vendredi 3 avril 2020

Tristesses, III, 1

Voulez-vous visiter la Rome d'Auguste ? Je vous propose de le faire ce soir avec pour guide le livre III des Tristesses. Regardez : il arrive dans la ville aux sept collines, dans la capitale du monde...
Nous le suivons ?...


                             

« J’arrive tout craintif et fatigué dans cette ville
     Où m’envoie un exilé. Tends-moi gentiment
La main, ami lecteur ; il n’y a pas de honte à cela :
     Pas un seul vers n’enseigne l’amour dans mes pages.
Mon maître, le malheureux, n’est pas d’humeur à cacher
     Derrière des propos badins son infortune.
Quant à ce qu’il eut le tort de commettre en son jeune âge,
     Il le condamne et le déteste – hélas ! trop tard.
Regarde ce que j’apporte ; tu n’y verras que tristesse :
     Le poème s’accorde avec les circonstances.
Si mes poèmes bancals claudiquent du second vers,
     C’est la faute au distique ou à la longue route.
Je ne suis ni blondi au cèdre, ni poncé : j’aurais
     Eu honte d’être plus élégant que mon maître.
Si le texte est couvert de mouchetures qui le tachent,
     C’est que le poète a souillé son oeuvre de
Ses pleurs. S’il s’y trouve des tours ne sonnant pas latin
     C’est qu’ils lui sont venus dans un pays barbare.
Dites-moi, s’il vous plaît, lecteurs, quel chemin prendre et où
     Frapper : je suis un livre étranger dans la ville. »
J’ai dit cela furtivement, d’une lèvre tremblante,
     Et j’ai eu du mal à trouver quelqu’un pour guide.
« Reçois des dieux ce qu’ils ont refusé à mon auteur :
     Pouvoir couler dans ta patrie des jours paisibles.
Conduis-moi, je te suivrai, bien que j’arrive épuisé
     De l’autre bout du monde, en bateau et à pied. »
Il veut bien me conduire : « Voici les forums de César,
     La voie qui tient son nom des cortèges sacrés,
Le temple de Vesta, gardien du Palladium, du feu,
     Le modeste palais de l’antique Numa. »
Il prend à droite et dit : « Voici la porte Palatine,
     Le temple de Stator, l’endroit où naquit Rome. »
Je vois, tout en admirant, un chambranle rutilant
     D’armes, je vois un bâtiment digne d’un dieu.
« Est-ce là que vit Jupiter ? » Ce qui me le faisait
     Présager était une couronne de chêne.
Quand je sus qui en était le maître, « J’ai raison, dis-je.
     Assurément, le grand Jupiter vit ici.
Mais pourquoi ce laurier en recouvre-t-il donc le seuil,
     Cet arbre épais qui couronne l’auguste entrée ?
Pour les triomphes incessants dont cette maison fut
     Bien digne ou parce qu’Apollon l’a toujours aimée ?
Parce qu’elle connaît la joie ou parce qu’elle la répand ?
     A cause de la paix qu’elle donne partout ?
Le feuillage du laurier, toujours vert, n’est pas caduc ;
     Jouirait-elle aussi une gloire éternelle ?
On peut lire pourquoi figure en haut une couronne :
     « Il a procuré le salut aux citoyens ».
Ajoutes-en un à ceux-là, père très bon : il vit
     A l’autre bout du monde, ignoré, exilé.
Il a été puni – et reconnaît qu’il le mérite –
     Pour avoir commis une erreur et non un crime.
Malheur ! Cet endroit-là m’effraie, son souverain m’effraie,
     Et les lettres tracées sur moi tremblent de crainte.
Vois mon papier : il a pâli, son sang s’est retiré ;
     Vois mes distiques élégiaques frissonner.
Maison, veuille un jour te montrer clémente pour mon père ;
     Puisse-t-il te revoir, gouvernée par les mêmes. »
De là, je suis conduit droit au temple resplendissant
     D’Apollon, au sommet de marches élevées.
Y alternent colonnes venues de loin et statues :
     Les Danaïdes et leur père, épée en main ;
On y propose aux lecteurs ce que des savants d’hier
     Et d’aujourd’hui ont embrassé par leur esprit.
J’y recherchais mes frères – sauf, bien sûr, ceux que leur père
     Aurait préféré ne pas avoir engendrés.
Le gardien préposé au saint lieu m’enjoignit alors
     De quitter le secteur – où je cherchais en vain.
Je gagne d’autres temples, situés près d’un théâtre ;
     Ici non plus, mes pieds n’étaient pas bienvenus.
La Liberté m’interdit l’accès de son Atrium
     Qui, le premier, s’ouvrit aux ouvrages savants.
La fortune du pauvre auteur affecte ses enfants,
     Et nous, ses fils, sommes comme lui exilés.
Peut-être un jour César, quand le temps l’aura désarmé,
     Sera-t-il moins sévère envers nous, envers lui.
Ô dieux – mais tous n’ont pas à être invoqués. Ô César,
     Toi le plus grand, je t’en supplie, exauce-moi !
En attendant, puisque les lieux publics me sont fermés,
     Puissé-je me cacher chez un particulier.
Et vous, s’il est permis, prenez mes vers confus d’avoir
     Eté honteusement chassés, mains plébéiennes.

PS : J'ai constaté qu'un très fidèle lecteur se connectait au blog depuis Irvine, dans la banlieue de Los Angeles. S'il le souhaite, qu'il me contacte par mail : j'aimerais le remercier personnellement...

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