Si l'on passe des aliments solides aux liquides, on constate qu'Ovide se plaint
à plusieurs reprises de devoir boire une eau saumâtre : « L’eau douce est un plaisir innocent : on boit
ici de l’eau de marais mêlée au sel de la mer » (Pont., II, 7, 73-74).
S’adressant
directement à la Gétie, il formule ce reproche : « L’eau de tes sources est presque de l’eau de mer :
on ne sait, quand on la boit, si elle calme ou si elle irrite la soif » (Pont., III, 1, 17-18).
Voici donc Ovide privé, ou peu s'en faut, de la possibilité d’étancher sa soif, du plaisir de se désaltérer, qui constitue
pourtant, aux yeux des épicuriens, un plaisir à la fois naturel et nécessaire,
le plus simple des plaisirs.
La Gétie semble, par ailleurs, ignorer la culture de la
vigne et, par conséquent, la vinification. Toutefois, la présence de Grecs
laisse supposer que du vin grec parvient à Tomes. Quoi qu’il en soit, Ovide
mentionne bel et bien la présence de vin, mais c’est pour signaler que, lorsque
le froid sévit, il se produit la chose suivante :
Le vin garde la forme de
l’amphore et tient tout seul ;
On ne le sert pas
en coupes mais en sucettes. (Tr., III, 10, 23-24)
Nous avons ici affaire à un nouvel adynaton : celui du liquide qui
devient solide. Il faut comprendre que, pris par le gel, le vin se solidifie,
brise l’amphore qui le contenait et peut se poser sur la table sans risquer de
se répandre. Vision incroyable pour un Romain. Incroyable et préoccupante. Car
un Romain fait volontiers offrande aux dieux d’une libation, petite quantité de
vin qu’il prélève sur sa coupe et fait couler sur le foyer sacré pour qu’elle s’élève,
avec les flammes, vers les hauteurs du ciel, vers les dieux d’en haut. Mais
comment faire une offrande avec du vin transformé en glaçon ? La chose est
impossible, impossibilité qui fait d’Ovide un impie, qui le prive de la
possibilité de s’acquitter de son devoir envers les dieux, envers l’empereur,
et qui devrait inciter celui-ci à transférer son exilé sur une terre où il
puisse l’honorer dignement.
Ovide nous apprend enfin que la Gétie
est le théâtre d’agressions incessantes et vit par conséquent en état de
guerre perpétuelle. De fait, la Gétie est un secteur récemment conquis par Rome
et qui ne connaît pas encore vraiment la Pax
Romana, dont Auguste est le garant. C’est ce qui pousse Ovide à écrire les
vers suivants à l’empereur :
Rome domine jusque là le Pont occidental ;
Après,
ce sont les Bastarnes et les Sarmates.
C’est
la dernière région qu’ait soumise l’Italie ;
A
peine est-elle rattachée à ton empire.
Je
t’en prie, donc, t’en supplie : relègue-moi en lieu sûr ;
J’ai
perdu ma patrie, mais je veux vivre en paix,
Sans
craindre ces peuplades dont l’Hister me garde mal
Ni
être capturé, moi, ton concitoyen. (Tr., II, 197-204)
Plus précisément, quelle est sa
situation ?
D’innombrables
peuples cruels alentour nous menacent,
Qui estiment
honteux de vivre sans rapine.
Au dehors, rien n’est sûr : la
colline n’est défendue
Que par sa position
et de frêles remparts.
Quand on s’y attend le moins,
toute une nuée d’ennemis
S’abat et, ni vu ni
connu, ravit sa proie.
Souvent, nous ramassons à
l’intérieur des murs des traits
Empoisonnés,
en pleine rue, portes fermées. (Tr., V, 10, 15-22)
Donc, les Gètes,
barbares sédentarisés, vivent sous la menace de plus barbares qu’eux, des
nomades qu’Ovide nomme indistinctement Ciziges,
Colchidiens, Métères, Bastarnes, Sarmates (cf. Tr., II, 191 et 198) et qui occupent la rive gauche du Danube. Le fleuve constitue certes une barrière infranchissable à la
belle saison. Mais en hiver, quand la glace jette un pont entre les deux rives,
ils peuvent franchir le fleuve à cheval et mettre au pillage le pays gète.
C’est alors qu’Ovide lui-même se voit contraint d’assurer, selon ses forces, la
défense de Tomes :
Devenu vieux, je porte une épée au côté, au bras
Un bouclier, sur ma
tête chenue, un casque :
Aussitôt que la tour de guet a
donné le signal,
Nous ajustons nos
armes d’une main tremblante.
L’ennemi longe nos murs sur son
cheval haletant,
Arc et flèches empoisonnées en main, furieux. (Tr., IV, 1, 73-78)
Voilà
donc une situation qui contredit la propagande officielle, selon laquelle
Auguste fait régner dans son empire la pax
Romana, contradiction qui pourrait - Ovide l'espère sans doute -
inciter l’empereur à lui désigner un lieu d’exil plus conforme à l’image
qu’il veut donner de son pouvoir, à
l’exiler ailleurs qu’à Tomes.
Ovide évoque
plusieurs possibilités quand il songe à son transfert.
Il pourrait être
rappelé à Rome. C’est son vœu le plus cher. Mais la chose lui
semble impossible dans l’immédiat et difficile à plus long terme :
Je crains qu’en formulant ce vœu, je n’en
demande trop ;
Je
ne peux, en effet, rien demander de mieux.
Peut-être
un jour, quand sa colère se sera calmée,
Pourrai-je,
tout tremblant, le formuler encore. (Tr., III, 8, 17-20)
Par contre, il ne
désespère pas d’être transféré dans un autre lieu d’exil, ce qui lui fait
compléter son vœu à l’empereur :
En attendant, maigre
faveur mais qui pour moi n’a pas
De
prix, qu’il me transfère où il veut hors d’ici. (Tr., III, 8, 21-22)
Il le répète dans les Pontiques :
« Mon vœu suprême est de partir n’importe où hors de
ces lieux. Je ne me soucie pas de savoir où je serai envoyé en quittant cette
terre, parce que toute autre me plaira davantage que celle que je vois. » (Pont., IV, 14, 7-9)
Bref : son vœu
tient en un mot : « Qu’il
allège ma peine en m’exilant ailleurs. (Tr, III, 8, 42)
Ainsi, alors que
pendant très longtemps l’ailleurs avait été pour Ovide tout ce qui n’est pas
Rome, voici que le poète appelle de ses vœux un ailleurs qui s’identifierait à
tout ce qui n’est pas Tomes.
Mais
ce transfert tarde à venir, et Ovide, sans perdre tout à fait l’espoir d’être
transféré par Auguste, cherche à échapper par ses propres moyens à cet
insupportable ailleurs tomitain.
Le premier de
ces moyens, le plus radical, est la mort.
Ovide évoque à
plusieurs reprises la possibilité du suicide. Dans les Tristes, il s’adresse à l’un de ses correspondants en ces termes :
[Tu] me donnas le doux conseil de
préférer la vie
Lorsque
mon pauvre cœur aspirait à la mort. (Tr., I, 5, 5-6)
Dans les Pontiques, lorsqu’il reçoit une lettre
lui apprenant le décès d’un de ses amis, il fait l’éloge de celui-ci en
rappelant sa bienveillance dans les termes suivants : « Oh ! Que de fois, odieux gardien d’une
vie amère, il retint mes mains prêtes au geste fatal ! » (Pont., I, 9, 21-22)
Mais il
semblerait qu’il s’agisse là, comme l’écrit avec subtilité Jacques André, moins
de « tentative[s] de suicide » que de « tentations suicidaires » (Pontiques, Les Belles Lettres, C. U. F., p. XIII.),
datant non de son séjour à Tomes mais d’avant son départ de Rome.
De façon plus
explicite, Ovide écrit : « J’ai
voulu mettre fin à ma souffrance par le glaive » (Pont., I, 6, 41).
Il en a été détourné par l’espérance, par la déesse Spes, à laquelle il rend un vibrant hommage dans une élégie des Pontiques (Pont., I, 6, 29-44).
Toutefois, même s’il
renonce à se suicider, Ovide n’en appelle pas moins la mort et prie les dieux
de précipiter sa fin :
Hâtez, de grâce, un
destin qui s’attarde, et refusez
Que
les portes de mon trépas restent fermées. (Tr., III, 2, 29-30)
Mais
les dieux n’entendent pas sa prière, puisqu’il écrit dans les Pontiques : « Le temps dévorateur détruira donc tout, excepté moi : la mort même
désarme, vaincue par ma résistance ». (Pont., IV, 10, 7-8)
Peut-être Ovide
a-t-il renoncé à se suicider et les dieux, bienveillants, à précipiter sa mort parce
que mourir ne lui aurait pas permis de résoudre son problème de façon
satisfaisante. Ou, pour dire les choses autrement, l’ailleurs de la mort aurait
été moins satisfaisant encore que l’ailleurs de Tomes.
En effet, si
Ovide mourrait à Tomes, se poserait le problème suivant :
Pas de dernières volontés, d’ami fermant mes yeux
Chavirants
en lançant le tout dernier appel.
Pas de
funérailles, pas l’honneur d’une sépulture,
Pas
un pleur mais, sur moi, de la terre barbare. (Tr., III, 3, 45-46)
En l’absence des
rites funéraires appropriés, l’âme d’Ovide sera condamnée à une errance
perpétuelle. Elle ne pourra pas intégrer la communauté des âmes, rejoindre
celle-ci dans les profondeurs des enfers, dans l’ailleurs absolu. Cette
situation fait dire à Ovide :
Mon
ombre romaine errera par les ombres sarmates,
Ombre étrangère, au milieu de mânes sauvages. (Tr., III, 3, 59-64)
Si,
donc, Ovide cherche à s’évader de Tomes en mourant, son âme sera condamnée à
rester à Tomes, à y rester pour l’éternité, et ce dans un environnement
insupportable. Le remède serait pire que le mal.
Le troisième
moyen de fuir l’ailleurs tomitain consiste, de façon quelque peu paradoxale, à se
l’approprier, à en faire un « chez-soi », à accepter d’être
jusqu’à la fin exilé chez les Gètes, en un mot, à s'intégrer, à se sentir « at home » à Tomes.
De fait, il ne parle qu'exceptionnellement de sa résidence tomitaine comme de son "chez-lui". Cela ne lui arrive qu'une fois, et encore du bout des lèvres :
Près
de chez moi ont lieu des meurtres sacrificatoires,
Si
toutefois ce sol barbare est mon « chez-moi ». (Tr., IV, 4, 85-86)
Mais,
à supposer qu'il se soit un tant soit peu intégré à la société gète - à
la "gète-set", comme la nomme plaisamment Lucien d'Azay dans son Ovide ou l'amour puni
(Les Belles Lettres, 2001, p. 42), pouvait-il le reconnaître dans ses
élégies ? Ne risquait-il pas, à ce compte, de voir ses correspondants
renoncer à intercéder en sa faveur ?
Cette intégration semble
pourtant avoir eu lieu dans un certain domaine : le domaine
linguistique. Ovide note dès l'an 10, c'est-à-dire un an seulement
après son arrivée, qu'il se sent capable d'écrire en gète (Tr.,
III, 14, 48). Certes, il devait faire cet effort d'apprentissage s'il
voulait entretenir quelques relations avec ses voisins. Mais il y a fort
à parier qu'il s'est pris au jeu et que l'apprentissage d'une langue
parfaitement étrangère n'a pas déplu à l'amateur de mots qu'il était. En
12 ou 13, il déclare : « J’ai appris à
parler gète et sarmate » (Pont., III, 2, 40).
Et en 14, à la mort d’Auguste, il est capable de composer un poème en gète sur l’apothéose de
l’empereur et l’accession au pouvoir de Tibère. L’assemblée devant laquelle il
le lit manifeste son admiration (cf. Pont., IV, 13, 18-22),
preuve qu’Ovide maîtrise parfaitement la langue de ses hôtes, et indice
que son intégration est peut-être plus profonde qu'il ne veut bien le
dire.
Le dernier moyen à la disposition
d’Ovide pour s'évader de Tomes est de le faire à tire d’aile. C’est ainsi qu’il lui arrive de prendre
son envol sur les ailes de l’imagination et de se retrouver à Rome.
Dans une
élégie des Tristes (Tr., I, 3),
il met en scène l’arrivée de son livre dans la capitale, et lui en fait faire
une visite guidée. Dans une autre (Tr., IV, 2),
il décrit le triomphe du futur empereur Tibère en 11 ap. J.-C., triomphe
consécutif à la victoire de celui-ci sur les Germains ; et il
précise :
Oui, je serai
ainsi un temps dans ma patrie.
Mais
le bonheur de voir le vrai spectacle est réservé
Au
peuple ; à lui la joie de côtoyer son prince.
Je
me contenterai des fruits de l’imagination
Et de l’écho
diffus atteignant mes oreilles. (Tr., IV, 2,64-68)
Mais l’évasion la plus efficace et celle
qu’Ovide pratique le plus volontiers consiste à écrire de la poésie : il compose les élégies des Tristes et
des Pontiques, les dernières Héroïdes, remanie les Fastes et, peut-être, apporte des
retouches aux Métamorphoses, leur
donne le « dernier coup de lime » (Tr., I, 7, 30), qu’il n’avait pas eu le temps de donner à son chef-d’œuvre avant de partir en
exil. En pareil cas, il gagne un ailleurs qui n’est ni l'Italie ni Rome mais
des lieux qu’il a fréquentés assidument toute sa vie : le mont Hélicon et
le mont Parnasse, séjours des muses.
L’expérience de l’ailleurs qu’Ovide fait à Tomes est donc,
si on l’en croit, l’expérience de la barbarie, perçue comme le négatif de la
civilisation. Et le récit qu’il fait dans ses élégies constitue une
dystopie. Cela se vérifie principalement dans les deux domaines que nous avons
examinés : celui des lieux découverts par Ovide et celui des hommes qui y vivent.
Au climat tempéré de Rome s’oppose le froid extrême de
Tomes ; à la fertilité de la campagne romaine s’oppose la stérilité de la
campagne tomitaine. De même, à l’humanité des Romains s’oppose
l’inhumanité des barbares, inhumanité que l’on peut prendre en deux acceptions :
les barbares sont cruels, les barbares n’appartiennent pas à l’espèce humaine :
ne se rapprochent-ils pas de l’animal, voire du minéral, stade ultime
de leur déshumanisation, qui correspond à la disparition en eux de l’âme,
principe de vie ?
Cette description sans nuance et ce portrait à charge
sont assurément excessifs et réducteurs, même s’ils reposent sur un
fond de vérité. Et les Tomitains, qui avaient traité Ovide de leur mieux, finissent par lui reprocher son ingratitude.
Mais cette ingratitude se comprend :
Ovide n’est ni géographe, ni ethnographe ; il cherche à de se faire plaindre de
ses correspondants, il cherche à les apitoyer par la description de ses
conditions de vie et l’évocation de la déculturation, voire de la
déshumanisation qui le menacent. Telle est la stratégie argumentative qu’il a mise
en place.
Ses correspondants seront d’ailleurs
d’autant plus enclins à le plaindre et à œuvrer à l’amélioration de son sort que
la seule connaissance qu’ils ont de la Scythie est celle des topoi, dont
on sait qu’ils visent plus à produire des effets littéraires qu’à établir la
vérité. Ah ! si seulement Ovide avait tenu un journal pendant ses années
d’exil, dans lequel il aurait décrit sans la déformer son expérience gétique de l’ailleurs…
Malheureusement pour lui, tous ses
efforts furent vains : ni Auguste ni Tibère ne le rappelèrent de son exil
tomitain : il mourut chez les Gètes en 17 ou 18 ap. J.-C. sans avoir
connu lors de son séjour d’autre ailleurs que celui auquel donnent accès
l’imagination et la poésie.