jeudi 26 mai 2022

Questions d'unité dans les Tristia d'Ovide

Une élégie ou deux ? Telle est la question, à laquelle Helena Dettmer apporte une réponse dans un ouvrage récemment publié chez Peter Lang Inc. (juin 2021) et intitulé Issues of Unity in Ovid's Tristia.


Voici quelques précisions fournies par l'éditeur :

"Dans son édition Teubner de 1995, JB Hall sépare Tristia 1.5, 1.9, 3.4, 4.4, 5.2 et 5.7 en deux poèmes. Un critique de l'édition de Hall critique vivement l'éditeur pour ne pas avoir justifié la séparation de ces poèmes malgré le fait que les divisions ont un support manuscrit. En raison du triste état de la transmission textuelle des Tristia d'Ovide, il est parfois difficile de déterminer le début et la fin d'un poème individuel si ce poème reprend thématiquement et verbalement là où le poème précédent se termine. Le but de cette étude est de montrer que des preuves définitives peuvent être apportées pour justifier la division de ces six élégies en deux poèmes. La structure combinée au thème sert d'outil d'analyse qui définit le début et la fin des douze pièces littéraires considérées et met en évidence leur talent artistique. La résolution de la question de l'unité améliore notre interprétation des poèmes indépendants et notre compréhension de l'interaction complexe entre les poèmes au sein de chaque livre de poésie. L'exécution soignée et souvent brillante des poèmes et des livres dans lesquels ils apparaissent réaffirme que la dépréciation répétée d'Ovide de la qualité de son œuvre littéraire composée pendant sa période d'exil dans la région de la mer Noire n'est qu'une pose pour attirer la sympathie et le soutien de son public romain."

Curieux exemple de division littéraire, non ?...

mardi 24 mai 2022

Nicolas Poussin, La mort de Chioné

De passage à Lyon, Marie, une grande amie d'Ovide, nous envoie cette photographie prise au musée des Beaux-Arts et représentant Chioné morte d'une flèche tirée par Diane dans sa bouche.


"Une flèche dans sa bouche", me direz-vous. "Mais quelle horreur !"


Geste horrible, en effet. En voici la raison, telle que le cartel la donne :


Et pour plus de détail, voici l'extrait des Métamorphoses qui a inspiré Poussin, dans la traduction, certes un peu ancienne (1806), de G. T. Villenave :

Apollon et le fils de Maia, revenant l'un de Delphes, l'autre, du mont Cyllène, en même temps ont vu Chioné, en même temps ils sont atteints d'une flamme imprévue. Apollon jusqu'à la nuit diffère ses plaisirs. Mercure, plus impatient, touche Chioné de son caducée, et soudain à ce dieu le sommeil la livre sans défense. Déjà la nuit semait d'étoiles l'azur des cieux; Apollon, à son tour, paraît sous les traits d'une vieille, et sous cette forme, il trompe la fille de Dédalion. "Neuf mois s'écoulent : elle devient mère de deux jumeaux. Fils de Mercure, Autolycus est, comme son père, fertile en ruses, adroit dans toute espèce de vol. Il peut changer le noir en blanc, changer le blanc en noir. Fils du dieu des vers et de l'harmonie, Philammon devient célèbre par ses chants et par sa lyre. "Mais que sert à Chioné d'avoir su plaire à deux immortels ! que lui sert d'être mère de deux enfants renommés, d'être née elle-même d'un père puissant, et de compter le grand Jupiter parmi ses aïeux ! La gloire est-elle donc l'écueil de beaucoup de mortels ! Elle perdit Chioné. Insensée ! elle se préfère à Diane; elle ose mépriser sa beauté. La déesse indignée s'écrie : "Tu ne pourras du moins méconnaître mon pouvoir" ! Soudain elle courbe l'arc vengeur, la flèche siffle, et va percer sa langue criminelle. Chioné veut se plaindre, et fait d'inutiles efforts. Elle perd ensemble et sa voix, et son sang, et la vie. "Ô malheur ! ô nature ! quelle fut alors ma douleur ! Cependant je cherche à consoler un frère qui m'est cher. Mais, plus sourd à mes discours que ne l'est un rocher au bruit des flots écumants, il pleure sans cesse le trépas de sa fille. Dès qu'il voit son corps dans les feux du bûcher, il veut lui-même y terminer sa déplorable vie. Trois fois il s'élance, trois fois on le retient. Enfin il s'échappe, il fuit à travers les champs, tel qu'un taureau piqué par des frelons. Il presse ses pas dans les lieux mêmes où aucun sentier n'est tracé. Bientôt, il ne paraît plus courir comme un mortel. Ses pieds semblent ailés. Nul ne peut l'atteindre. Le désespoir double sa vitesse : il va chercher la mort. Il arrive au sommet du Parnasse, et se précipite. Apollon a pitié de son sort. Changé en oiseau, Dédalion se soutient dans les airs. En bec crochu sa bouche est allongée. Ses doigts recourbés deviennent des serres cruelles. Son courage est le même, et sa force est plus grande que son corps. Maintenant, épervier cruel, il fait à tous les oiseaux une guerre sanglante, et leur porte sans cesse le deuil dont il est affligé". 

Ovide, Métamorphoses, XI,  303-345




 

 

 

mercredi 11 mai 2022

Deux publications savantes

Un ami d'Ovide, Paul, a attiré mon attention sur deux publications savantes.

Voici les références de la première :

Helena DETTMER, Issues of Unity in Ovid’s Tristia, 2021,Peter Lang, xvi + 188 pages, 37 fig., 86 €


 L'auteur cherche à établir que six élégies du recueil doivent être présentées non sous la forme d'un poème unique mais sous celle de deux poèmes séparés.

"In his 1995 Teubner edition, J. B. Hall separates Tristia 1.5, 1.9, 3.4, 4.4, 5.2, and 5.7 into two poems. One reviewer of Hall’s edition is highly critical of the editor for not justifying the separation of these poems despite the fact the divisions have manuscript support. Because of the sorry state of the textual transmission of Ovid's Tristia, it is sometimes difficult to determine the beginning and end of an individual poem if that poem resumes thematically and verbally where the previous poem concludes. The aim of this study is to show that definitive evidence can be offered to justify division of these six elegies into two poems. Structure combined with theme serves as an analytical tool that defines the beginning and end of the twelve literary pieces under consideration and highlights their artistry. Resolution of the issue of unity enhances our interpretation of the independent poems and our understanding of the complex interplay among poems within each poetry-book. The careful and often brilliant craftsmanship of the poems and of the books in which they appear reaffirms that Ovid’s repeated deprecation of the quality of his literary work composed during his period of exile in the Black Sea region is simply a pose to attract sympathy and support from his Roman audience. "


Et voici les références de la seconde :

Melanie MÖLLER (éd.), Excessive Writing. Ovid’s Exildichtung, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2020, 198 pages, 38 €


Pour germanophones uniquement...

Bonne lecture, et merci à Paul !

 

samedi 7 mai 2022

Les Héroïdes sur France Culture

L'Art d'aimer et les Métamorphoses sont les plus connues des oeuvres d'Ovide. France Culture se propose, aujourd'hui, de nous faire mieux connaître les Héroïdes.

https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/les-heroides-d-ovide 

 "Oeuvre de jeunesse, les Héroïdes , ou Heroidum Epistulae , se composent de quinze lettres dont l'authenticité est attestée et de six autres qui posent problème aux spécialistes du grand poète latin Ovide (43 av. J.-C. - 17 ou 18 ap. J.-C.) Il faut dire qu'elles furent écrites des années plus tard et certaines sont attribuées à des hommes - or, l'Héroïde est censée être une lettre d'une héroïne mythologique se plaignant de l'absence ou de l'indifférence de l'être aimé. Il n'en reste pas moins que toutes ces épistules ovidiennes ont en commun d'évoquer l'amour malheureux, le sentiment de solitude et d'abandon. Dans sa traduction (Babel / Actes Sud, 2022), Danièle Robert s'est efforcée de rendre cette note tragique en donnant voix aux "femmes délaissées, trahies, abandonnées, toutes victimes de l'inconstance masculine, (qui) passent de la soumission à la révolte, des menaces aux supplications".

Les Héroïdes d'Ovide : Pénélope, miniature sur parchemin attribuée à Robinet Testard (1471-1533)
Crédits : berkeley.edu

Merci à Louise, une grande amie d'Ovide, de m'avoir signalé l'émission.

Bonne écoute !


 

 

samedi 16 avril 2022

Jouer avec Ovide / Métamorphoses d’une épopée des corps

Nous l'attendions avec impatience. Le voici : le programme de la journée d'études du 3 juin prochain, organisée par Tiphaine Karsenti et Marie Saint Martin.

C'est à l'INHA, 6 rue des Petits Champs, Espace Vasari, de 9h à 18h30.




Merci à Louise et à Sylvan de me l'avoir communiqué !




vendredi 1 avril 2022

Théo et les métamorphoses

Voici peut-être un film qui rejoint les Métamorphoses par des chemins inattendus. Pour lever le doute, le mieux est encore d'aller le voir...

"Théo, un jeune trisomique de 27 ans, vit avec son père dans une maison isolée au cœur d’une forêt. Ils cohabitent en harmonie avec la nature et les animaux, mais un jour le père s’absente laissant son fils seul avec ses visions… Théo commence alors son odyssée dans laquelle il va se réinventer, s’ouvrir au monde, expérimenter la liberté, et tenter d’y découvrir la nature des choses tout comme la nature des êtres."

A l'écran du 17-III au 19-IV au cinéma Le Cratère, 95 grande rue Saint-Michel, 31400 Toulouse (https://www.cinemalecratere.com/), et dans tous les bons cinémas d'Art & d'Essai...

 

dimanche 6 mars 2022

Tous à Montauban !...

     Connaissez-vous le musée Ingres Bourdelle de Montauban ? Installé dans l'ancien palais épiscopal, il abrite, entre autres, des oeuvres des deux enfants les plus célèbres du pays.
Après trois ans de travaux, il a réouvert en 2019 et offre à ses visiteurs des espaces d'exposition métamorphosés.
     Attardons-nous dans la chapelle : on peut y voir une oeuvre récemment sortie des réserves et restaurée. C'est "L'oeuvre de la saison", une toile de Jean-Pierre Franque (1774-1860) représentant Jupiter endormi dans les bras de Junon sur le mont Ida (vers 1821).
 

     J'aurais envie de vous en parler longuement, de vous dire où se trouve le mont Ida, la raison pour laquelle Jupiter y séjourne, pour laquelle il est nu, il est endormi ; de vous dire ce que Junon est venue y faire, pourquoi elle tient le foudre dans sa main, pourquoi elle porte une ceinture nouée sous la poitrine, ce qu'elle regarde...
     Mais voilà... Je préfère reporter ces explications au dimanche 27 mars - dans trois semaines, donc - où j'aurai le plaisir d'accueillir celles et ceux d'entre vous qui pourront se rendre disponibles pour une déambulation à travers le musée. Elle partira de la chapelle, se prolongera dans les différents étages, nous fera passer de l'Antiquité à notre époque, de la peinture à la sculpture et à la céramique,  et se terminera dans la salle des conférences pour une projection de... Mais chut !... C'est une surprise...
     Il y a, me direz-vous, de quoi s'y perdre. Aussi avions-nous besoin d'un fil conducteur auquel nous rattacher, d'un fil d'Ariane, pour mieux dire. Ce sera celui des Métamorphoses d'Ovide, qui nous diront tout - ou presque - sur Ariane abandonnée, sur Orphée charmant les animaux, sur Apollon poursuivant Daphné, sur Silène, sur Pan... 
     J'espère avoir le plaisir de vous y retrouver nombreux !...

     Dimanche 27 mars à 15h
     Musée Ingres Bourdelle, 19 Rue de l'Hôtel de ville, 82000 Montauban
     Entrée gratuite ; réservation sur le site du musée : www.museeingresbourdelle.com




 

 

 

samedi 26 février 2022

Adonia

Vous voulez vous lamenter sur le sort d'Adonis, amant de Vénus et valeureux chasseur ayant trouvé la mort lors d'une chasse au sanglier ? L'ensemble Phaedrus vous donnera l'occasion de le faire à partir d'oeuvres italiennes dues à divers artistes du XVIe s.

Et en bonus, ma version d'Adonis mourant dans les bras de Vénus...

©Jean-Luc Ramond


 

vendredi 25 février 2022

La Lyre d'Orphée

Vous êtes chanteur, spécialiste du répertoire baroque ? Vous êtes étudiant ou préprofessionnel ?
Alors, cette information émanant de La Lyre d'Orphée pourrait vous intéresser.


Et si vous êtes amateur de musique baroque, rendez-vous à Pantin, au Théâtre des Loges (49, rue des Sept-Arpents - 93500 Pantin - M° Hoche - 01.48.46.54.73) le 20 avril pour un concert de cantates baroques françaises au titre alléchant : Les Métamorphoses...

Pour rester dans la tonalité orphique, voici la version que Roland Savery (1576-1639) donne du concert d'Orphée. Vous pouvez voir le tableau au musée Ingres Bourdelle de Montauban (https://museeingresbourdelle.com/).
Je vous en reparlerai...
 


lundi 21 février 2022

Réceptions plurielles des Héroïdes d'Ovide

Vous souhaitez en savoir plus long sur la réception des Héroïdes ?
Vous serez donc intéressés par le dernier cahier FoRe LLIS (Formes et Représentations en Linguistique et Littérature. arts de l'image et de la scène).

En voici le sommaire :

 

Et voici le lien qui vous donnera accès à l'intégralité des articles.

https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=921 

Félicitations aux deux responsables de cette publication, Isabelle Jouteur et Anne Debrosse !

P. S. : J'ai apporté à ce numéro ma modeste contribution photographique, à l'invitation d'Isabelle Jouteur, une grande amie d'Ovide. Qu'elle en soit remerciée...

                                                                       Ariane abandonnée ©Jean-Luc Ramond

 

 

 

 

 


 


 

samedi 5 février 2022

Apollo e Dafne de Georg Friedrich Haendel

Je m'empresse de vous informer - les nouvelles ovidiennes sont rares ces temps-ci - de la parution d'un CD regroupant deux cantates de G. F. Haendel, dont Apollo e Dafne, par l'ensemble Il Pomo d'Oro de Francesco Corti.


Voici ce qu'en pense Pierre-Yves Lascar, qui écrit pour le compte de la plateforme Qobuz :

Depuis son excitante anthologie, en deux volumes, des concertos à un seul clavecin de Johann Sebastian Bach, Francesco Corti à la tête de son cher il pomo d’oro s’affirme comme l’une des personnalités les plus fougueuses et raffinées de la nouvelle scène baroque. Ce programme regroupe deux cantates de jeunesse de Georg Friedrich Haendel, Apollo e Dafne et Armida abbandonata, alors que le compositeur séjournait en Italie (1706-1709), y aiguisait sa plume, enrichie de la fréquentation quotidienne des grands maîtres présents dans la péninsule. Haendel aura pu y élaborer un style et un univers immédiatement reconnaissables, et les deux présentes Cantates, superbes et défendues avec style et élégance par deux chanteurs inspirés, la soprano Kathryn Lewek (Armida, Dafne) et le baryton John Chest (Apollo), témoignent du génie du jeune homme originaire de Halle.

Il y a déjà une vocalité très mozartienne dans ce Haendel du début du XVIIIe siècle, d’autant qu'il pomo d’oro, une nouvelle fois encouragé par l’intelligence naturelle et le sens de l’à-propos de Corti, tisse un orchestre aussi coloré que souple et dynamique, comme en témoignent deux instants aussi extraordinaires et différents que les deux arias Come rosa in su la spina et Mie piante correte, deux sommets de l’album. Ces cantates sont ici complétées par des pages orchestrales issues d’Almira, ouvrage peu enregistré - autre feu d’artifices.

Un ajout décisif à la discographie des Cantates de Haendel, depuis les entreprises historiques de Jennifer Smith (Archiv Produktion) ou Maria Cristina Kiehr (Musidisc).

© Pierre-Yves Lascar/Qobuz

Bonne écoute !

dimanche 16 janvier 2022

Aréthuse, Pygmalion, Salmacis et Hermaphrodite

Retournons aujourd'hui aux sources, si vous le voulez bien, avec trois documents dus à Samuel Bester (https://soundcloud.com/samuelbester). Ils nous sont proposés par Simone, amie d'Ovide et directrice du festival Traverse Vidéo (https://traverse-video.org/).

Le premier concerne Aréthuse et propose une version acousmatique du récit d'Ovide, dans la traduction de Marie Cosnay. La lecture est assurée par Thibault Pasquier et Nelly Vignal : https://soundcloud.com/samuelbester/videovide-le-recit-darethuse-par-samuel-bester?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

Léopold Burthe

Le deuxième, lui aussi dans une version acousmatique, concerne Pygmalion : https://soundcloud.com/samuelbester/les-chants-dorphee-pygmalion?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

 Jean-Léon Gérôme

Le troisième - il vous surprendra - est une vidéo inspirée de la fable de Salmacis et Hermaphrodite : https://vimeo.com/273952854

Bonne écoute, bon visionnage...


samedi 1 janvier 2022

Contre Ibis

Comment bien commencer l'année ? Par une lecture ovidienne, évidemment !

Je vous signale donc la parution aux Editions William Blake & Co. (https://editions-william-blake-and-co.com/) de la traduction du Contre Ibis par une grande amie d'Ovide, Hélène Vial, traduction accompagnée du texte original latin et d'une présentation.

 

 

Bonne lecture et... bonne année !


 

 

vendredi 24 décembre 2021

Pour le sapin...

J'apprends, grâce à Sylvie, une grande amie d'Ovide, que Voltaire a pris parti pour Ovide contre Auguste. A lire dans l'article "Amour socratique" du Dictionnaire philosophique

"L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette turpitude, dans laquelle presque tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché et poltron, qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantât Alexis ; Horace, son autre favori, faisait de petites odes pour Ligurinus, Horace, qui louait Auguste d’avoir réformé les mœurs, proposait également dans ses satires un garçon et une fille."

 Oups !... Voilà qui, à notre époque, vaudrait sans doute un procès à Voltaire...

J'apprends grâce à Géraldine Mosna-Savoye, animatrice de l'excellente émission de France Culture "Les chemins de la philosophie" (https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/kant-il-faut-sauver-la-reine-metaphysique) et à son invitée Michèle Cohen-Halimi (philosophe, professeure de philosophie à l’université Paris 8), que Kant cite Ovide dans les premiers paragraphes de la première édition de la Critique de la raison pure :

"Il fut un temps elle [la métaphysique] était appelée la reine de toutes les sciences ; et, si l’on répute l’intention pour le fait, elle méritait bien ce titre glorieux par la singulière importance de son objet. Mais, aujourd’hui, il est de mode de lui témoigner un mépris absolu, et cette antique matrone, abandonnée et repoussée de tous, peut s’écrier avec Hécube : 

"Modo maxima rerum,
Tot generis natisque potens...
Nunc trahor exul, inops."
 
"Naguère au faîte de ma puissance,
Riche de tant de gendres et d'enfants...
Je suis maintenant traînée en exil, sans ressources"
(Métamorphoses, XIII, 508-510).
 
 

Voilà...
Deux petits billets à suspendre à votre sapin ; juste pour qu'Ovide ait sa place parmi nous le soir du réveillon...
Quant à son quasi homonyme, qu'il ne vienne perturber la fête de personne - mais il s'est déjà invité chez certaines et certains, à qui je souhaite tout particulièrement bon courage.

Bonnes fêtes à toutes et à tous !

 
 
 

lundi 20 décembre 2021

Ariane en musique

Pour passer un excellent moment musical et culturel avec Ariane, Bacchus & Cie, rendez-vous sur France Musique ! Vous y retrouverez Jean-Yves Larrouturou, sémillant animateur de l'émission "Mazette ! Quelle musique !", qui nous parlait naguère d'Ariane :

"Ariane la blonde aux belles boucles", soeur du Minotaure, amante de Thésée, épouse de Bacchus, mythe saisissant de la séduction, de l'abandon, du renouveau et de l'apothéose fascine les musiciens depuis le Trecento et l'âge baroque jusqu'à aujourd'hui. Départ immédiat pour la Crète et Naxos."

Bacchus et Ariane de Titien, © Getty / Universal History Archive / Contributeur

Vous n'êtes plus qu'à un clic du but...

https://www.francemusique.fr/emissions/mazette-quelle-musique/ariane

mardi 14 décembre 2021

Métamorphose : quand la mythologie s'essaie à la biologie

Le magazine Science et Vie nous rappelle pertinemment que la métamorphose ne se trouve pas uniquement là où on pourrait la chercher...

"La métamorphose n'est plus l'apanage des Dieux. Avec Les Métamorphoses d'Ovide et la fantasy plus contemporaine, les bouleversements physiques (et plus encore) passent aux humains. Pour le meilleur comme pour le pire..."

 La tisserande Arachné possède un corps mi-humain mi-araignée après avoir subi le courroux de Minerve.

"La métamorphose, ce passage d'une forme à une autre, provient du grec morphè (la forme) et du préfixe méta (le changement). Son origine littéraire semble prendre racine dans la mythologie gréco-latine, où les Dieux n'ont de cesse de se camoufler à la vue des humains. La capacité à modifier son anatomie s'est ensuite retrouvée dans le genre fantastique mais également dans des contes et même en poésie. Avec pour résultat un formidable cortège de chimères, hybrides et autres monstres issus de l'imagination des auteurs ! Mais qu'en est-il dans la réalité ? Car des organismes vivants connaissent bel et bien un changement structurel, fonctionnel et comportemental profond au cours de leur existence..."

La suite en suivant ce lien - si vous êtes abonnés ; sinon, vous ferez comme moi : vous vous en tiendrez là...

https://www.science-et-vie.com/chroniques-paralleles/metamorphose-quand-la-mythologie-s-essaie-a-la-biologie-65499

dimanche 7 novembre 2021

Sappho en occitan

Ovide a donné la parole à la poétesse Sappho dans sa quinzième Héroïde : elle s'y lamente d'avoir été abandonnée par le jeune et beau Phaon, qu'elle implore de revenir vers elle.
Je voulais aujourd'hui vous faire partager le travail original de Marianne, une amie d'Ovide, qui a donné la parole à Sappho en la faisant parler en occitan. Elle ne s'adresse pas ici à son volage amant mais chante le désir, les amours - évidemment - saphiques, les Muses, la vie...
Comme ces vers sonnent bien ! Comme leur présentation est raffinée ! Comme...
Mais je vous sens impatients de les découvrir. Les voici...
Bonne lecture !
 







mardi 2 novembre 2021

Les Métamorphoses En Devenir 2

La compagnie marseillaise En Devenir 2 prépare un spectacle inspiré des Métamorphoses. Voici un extrait de ce que son site nous en dit :

"Avec Les Métamorphoses d’Ovide, nouveau chantier de la Compagnie, En Devenir 2 entame sa quatrième création où la question politique est encore moins directement un contenu, mais entièrement articulée au travail du plateau et sa forme singulière à l’intérieur de la production théâtrale actuelle. Elle y poursuit la construction de la possibilité d’une fraternité quelconque à travers le rapport entre les comédiens et les spectateurs et le texte qu’ils partagent. Le théâtre que En Devenir 2 tente de fabriquer depuis ses débuts se veut une expérience singulière, impossible ailleurs, d’autre chose." 

La suite sur http://endevenir2.fr/?page_id=143

Vous êtes impatients de découvrir ce spectacle ? Il faudra pourtant patienter un peu : il est programmé pour... septembre 2022.

mercredi 27 octobre 2021

Mettre en scène Ovide

Vous avez mis en scène un spectacle inspiré par les Métamorphoses ? Vous êtes en train de le faire ? Vous allez le faire ?  Alors, sachez que la journée d'études organisée par Marie Saint-Martin et Tiphaine Karsenti devrait vous intéresser : elle se déroulera le 3 juin 2022 et portera sur la mise en scène des Métamorphoses d'Ovide dans les théâtres anciens et contemporains.

Voici le riche document de cadrage, qui vous permettra de mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette manifestation.

Et si vous êtes intéressé, ne tardez pas : vous devez vous manifester avant le 15 novembre prochain en écrivant à  saintmartin.marie@orange.fr. La journée d’études se tiendra à l’Institut National d'Histoire et d'Art, 2 Rue Vivienne, 75002 Paris.

                    

Jouer avec Ovide : métamorphoses d’une épopée des corps 

Cette journée a l’ambition d’aborder les mises en scène des œuvres d’Ovide de l’Antiquité à nos jours : il s’agit de dresser le bilan et de proposer des perspectives au sujet d’une période extrêmement riche sur le plan éditorial et théâtral depuis 2017, en lien avec le bimillénaire de la mort d’Ovide. 

Actualité d’Ovide

Le texte se prête en effet parfaitement à des lectures théâtrales d’un nouveau genre, et Pierre Judet de la Combe a pu souligner, au sujet de la traduction de Marie Cosnay[1], l’importance de travailler une langue qui sache traduire le mouvement, « conditionner l’événement inattendu et le rendre audible », « comme en une danse[2] ». Hélène Casanova-Robin et Gilles Sauron le rejoignent en exhibant le contraste entre le discours fixiste de la restauration augustéenne et « l'impossible fixité de toute chose » mise en valeur par l’œuvre d’Ovide[3].

Dans ce contexte, le texte se trouve aux prises avec une série de discours qui tendent à le lire selon des problématiques qui hantent le contemporain : transformisme, transhumanisme[4], environnement[5], études féministes et queer, univers de la fantasy[6]- tous discours insistant à l’envi sur « l’actualité »,voire sur l’« universalité » d’Ovide, présenté comme un « auteur contemporain[7] ». Au cœur des enjeux du siècle, les Métamorphoses deviennent ainsi le support – et le phénomène n’est pas une nouveauté, tant ce texte a fasciné siècle après siècle dès le Mérie de discours qui tendent à le lire selon des problématiques qui hantent le contemporain : transformisme, transhumanisme[4], environnement[5], études féministes et queer, univers de la fantasy[6]- tous discours insistant à l’envi sur « l’actualité »,voire sur l’« universalité » d’Ovide, présenté comme oyen-Âge[8] – d’un discours qui fait d’elles un réservoir disponible pour toutes les projections des fantasmes de notre XXIe siècle, consacré comme une nouvelle aetasovidiana.

C’est que ce texte, au croisement des savoirs (démonologie, allégorie, alchimie, savoir technique, botanique, apiculture, jardinage, génétique), met en valeur la mobilité d’une nature dont le corps humain est partie intégrante, ce dont notre époque semble s’étonner et qu’elle redécouvre avec stupeur, changements climatiques et catastrophes environnementales aidant.En interrogeant la question du devenir de l’identité au cœur de la transformation d’un corps en un autre corps, il permet de mettre en forme une série d’enjeux liés à la définition de la personne dans un système qui a abandonné le dualisme cartésien pour proclamer le lien entre corps et identité. Ce phénomène d’intrication des discours au sujet des Métamorphoses n’est pas nouveau :Juliette Azoulai, Azélie Fayolle et Gisèle Séginger soulignent que le mot a pu se trouver, au XVIe s., « au cœur d’un renouvellement de la pensée », dans le cadre d’une esthétique baroque angoissée par le thème du perpetuum mobile, opposée à une pensée fixiste de la Création[9], ou devenir, au XIXe s., un paradigme introduisant une nouvelle forme du merveilleux, à partir des propositions évolutionnistes de Lamarck ; dans son angoisse de l’éphémère comme sa fascination transformiste, le XXIe siècle semble hériter de cette double histoire.

Réappropriation scénique

Le théâtre n’a pas échappé à cet engouement, et l’on ne saurait s’en étonner, dans la mesure où la métamorphose fait intervenir le corps comme mise en forme (pour paraphraser Ovide, elle met en œuvre et en mots le passage des « formae mutatae » dans de « nova corpora[10] ») : s’y trouve questionnée de manière récurrente, angoissée parfois, « la tension entre être un corps et un nom attaché à la matière, douloureusement et ne pas l’être, ne jamais l’être, ne jamais être ça, seulement ça, comme ça[11] ». On pouvait aussi prévoir ce succès théâtral, à la lecture des récents travaux des antiquisant.es sur la pantomime à Rome[12] : ces chercheur.ses mettent en lumière le statut paradoxal d’un genre à succès, pour lequel le texte était un prétexte à variations scéniques d’une grande virtuosité. Iels rappellent également que l’épopée, même dans sa version romaine plus littéraire, est un genre qui a partie liée avec l’oralité et qui se trouve représenté très fréquemment dans des conditions que l’on qualifierait de théâtrales – les deux genres épique et dramatique partageant d’ailleurs une même forme poétique, caractérisée par des règles métriques fixes. Iels soulignent surtout qu’Ovide a été joué dès l’époque de son écriture, devant des contemporains fort sensibles à son caractère spectaculaire[13].

Pourtant, la question du merveilleux,cantonné par l’histoire officielle hors de la scène du théâtre parlé depuis l’anathème horatien[14](anathème relayé à l’époque moderne à partir de la naissance de l’opéra et de la querelle du merveilleux, même si de récents travaux ont pu montrer le caractère tout relatif de cette exclusion, et la résistance du merveilleux face aux tentatives pour l’expulser le la scène[15]), rend l’exécution de ce projet problématique et permet d’interroger, voire de déplacer, les frontières d’un théâtre héritier du classicisme. Par ailleurs, le caractère génériquement problématique de l’œuvre, s’il offre un espace librement ouvert à l’imagination contemporaine, rend également complexe la polyphonie des voix qui se tissent et parfois se heurtent autour de cette réception mêlée, mouvante et parfois étouffante : le texte peut apparaître comme écrasé sous ces relectures multiples, pris qu’il est dans l’hétérogénéité et les contradictions des discours auxquels il se prête.

Ainsi, dès 2002, Jean-François Peyret et Alain Prochiantz mettent en évidence l’intrication des discours qui caractérise les Métamorphoses[16]. Il s’agit alors d’importer les données scientifiques fournies par le morphogénéticien comme des éléments de fable non transformés, mais « transportés sur le théâtre » (selon les mots des auteurs[17]). La métamorphose opère ici à plusieurs niveaux, mettant en évidence le caractère merveilleux du passage sur scène, qui modifie l’identité des données ainsi présentées en changeant leur statut – au même rythme que la fable d’Ovide se métamorphose, manipulée en retour par la science. La pièce propose ainsi une « interrogation performative des métamorphoses », destinée à faire entendre l’hétérogénéité de ce texte polyphonique dans lequel les corps changent de forme, les formes changent de corps : il s’agit de faire résonner une parole sans foyer fixe et révélatrice d’un genre indécidable, qui refuse de se considérer comme un objet dramatique alors qu’il se produit sur scène. La mobilité des interprètes, les échanges d’accessoires qui interviennent sur scène, mettent en avant des glissements identitaires par lesquels l’acteur.rice devient un être de prothèses, paradigme d’une condition humaine caractérisée par une métamorphose permanente et nécessaire. Jean Boillot, en 2006, interroge de son côté la place de l’artifice dans la construction du réel, et utilise le texte comme support à une réflexion sur la fascination que suscite le faux, dans un spectacle onirique qui réactive une forme de ludisme fluide et baroque, organisé autour des quatre éléments.

Mais c’est à partir du travail de David Bobée et Kirill Serebrennikov à Chaillot en 2014 que le coup d’envoi d’une série d’adaptations extrêmement resserrées semble donné : la représentation – comme les textes de Pecheykin avec lesquels dialogue Ovide -  insiste sur l’indétermination, sur le chaos premier que vient réactiver le processus métamorphique, chaos rendu sensible par le heurt des langues (française et russe) au sein du spectacle, mais aussi par le caractère sombre, presque apocalyptique, de la scénographie, par l’utilisation plastique de matériaux d’une grande densité pour faire accéder le spectateur au merveilleux, tout comme par la violence de performances qui appartiennent autant à l’univers de la danse qu’à la sphère du théâtre. On retrouve ce caractère polymorphe dans la proposition de Guillaume Cantillon et du musicien Vincent Hours[18], qui envisagent le spectacle comme une « performance » aux frontières entre les genres, passant « aussi bien par la profération, le chant, le récit, la musique et la vidéo que par le travestissement et le “show” pour proposer un spectacle protéiforme[19] ». Le texte s’y trouve également relié à une actualité caractérisée par la tension entre le changement et l’immobilisme, et Guillaume Cantillon y trouve un appel à inventer des chemins « transgressifs et fantastiques ».

Aurélie Van Den Daele[20], de son côté, questionne le pouvoir de l’image sur une scène qui est à la fois le lieu de l’illusion et de sa dénonciation, un espace de crédulité problématique. C’est alors le rapport du théâtre au merveilleux, à l’incroyable, qu’Ovide permet d’interroger, dans une invraisemblance revendiquée qui bafoue toutes les prescriptions horatiennes. La critique a pu, malgré cet ancrage dans le merveilleux – et peut-être grâce à lui – célébrer cette proposition comme un spectacle « qui parle à notre siècle[21] », dont il semble travailler les tensions et les fantasmes. Dans un tout autre registre, ce « côté intemporel[22] » est le support du travail de Jérôme Levrel, entre 2015 et 2018 : le metteur en scène et sculpteur de ballons entreprend de donner accès à ces textes en reprenant les codes de la marionnette, soulignant ainsi la manière dont la scène permet d’introduire une métamorphose des corps tout droit importée des codes du cirque.

Le discours féministe s’inspire lui aussi d’Ovide. En 2018, Camille Bernon et Simon Bourgade présentent un spectacle « inspiré d’Ovide, d’Isaac de Benserade et de la vie de Brandon Teena », au Théâtre de la Tempête : Change me utilise avec violence et émotion l’épisode d’Iphis, de manière là aussi libre et fragmentaire, pour réfléchir scéniquement au transsexualisme. C’est encore aux violences de genres et aux systèmes de domination que Luca Giacomoni relie le texte, dans des Métamorphoses représentées au Théâtre de la tempête en 2020 et prenant pour actrices un collectif de femmes issues d’un atelier de théâtre de la Maison des femmes de Saint-Denis.

Pascal Crochet, lui, choisit d’entrelacer le texte d’Ovide, présenté par bribes, aux réflexions contemporaines tirées de la mouvance écologique, pour établir un pont entre la pensée cosmologique du monde gréco-romain et une philosophie de l’écologie héritée de Whitehead, afin d’interroger ce qui nous lie. Ce lien à l’actualité se retrouve dans le spectacle d’Edzard Schoppmann, qui propose cette année « un projet « cross-over » pour période de mutation[23] », librement adapté des Métamorphoses d’Ovide : l’équipe revendique une transgénéricité dans laquelle théâtre, musique et danse se métamorphosent. À travers les déflagrations ovidiennes, il s’agit toujours de parler « d’aujourd’hui[24] », tout en interrogeant le dispositif théâtral, qui subit lui-même une métamorphose revendiquée : estompage des frontières entre public et interprètes, explorations scéniques déplaçant le centre constitué par le public, qui devient figure de la « permanence » au cœur d’un spectacle repoussé dans une périphérie mouvante. Cette expérience d’hybridation est aussi revendiquée par Vincent Thomasset, dans une série de rendez-vous mêlant les équipes et les disciplines artistiques, pour un travail polymorphe mené par cycles successifs sur ce qui apparaît non plus seulement comme un texte, mais comme une partition musicale propice à l’expérimentation.

Pistes de réflexion

Ainsi, d’une performance à l’autre, la métamorphose ovidienne semble rencontrer l’imaginaire des metteur.ses en scène et des publics anciens et contemporains à de nombreux niveaux, dans la mesure où elle permet de questionner ce corps polymorphe que notre société contemple sur le théâtre comme ailleurs. Nous aimerions réfléchir à ces virtualités plastiques et scéniques du texte d’Ovide, mais aussi aux difficultés qu’il peut poser pour la mise en scène – et en particulier, au morceau de bravoure que constitue l’émergence du merveilleux sur la scène, cas limite de ce que les classiques ont appelé « l’illusion comique », revenu en force dans ces propositions avec une inventivité scénique exceptionnelle.

Nous invitons également les participants à s’interroger sur ces pragmatiques alternatives d’un texte disponible aux fantasmes et propositions les plus transgressives, et qui semble jouer de cette transgression pour réactiver son propre mécanisme métamorphique. Entre autres questions d’ordre formel et générique, l’engouement pour Ovide entre en résonance avec un renouveau épique de la scène, qui s’attache à retrouver une antiquité plus ancienne, peut-être, que les tragiques grecs, en allant chercher, depuis plusieurs années, du côté d’Homère ou de Virgile, antiquité épique dont il ne va pas de soi, dans une conception classique du théâtre, qu’elle s’intègre à la scène, mais qui semble fasciner la modernité contemporaine par son oralité. Or, ce texte épique, perçu comme fondateur, est lui aussi fort malmené, autant que les corps dont il fait le tableau : présent à l’état de fragments, il semble s’évider pour s’ouvrir à la discussion, inviter à la superposition des discours et des interprétations, permettre une liberté que ne possèdent peut-être pas les textes tragiques grecs par trop sacralisés. Il permet surtout de donner à voir une parole proférée qui s’éloigne des codes du dialogue dramatique, pour rencontrer des narrativités alternatives – et retrouve en cela, peut-être, des mécanismes théâtraux qui avaient pu orienter sa réception dès l’antiquité.

Vecteur d’une « énergie[25] » qui semble le caractériser aux yeux des metteur.ses en scène contemporain.es, le caractère protéiforme du texte d’Ovide permet également de penser, et les mises en scène que nous avons citées le montrent bien, le rapport du théâtre aux autres arts : un rapport inclusif qui va vers la performance, le cirque, la danse, et questionne les modes de narration autant que les frontières génériques, dans un mouvement qui semble réactiver un imaginaire baroque où la scène s’intéresse à la présentation du corps, mais d’un corps mouvant, dissous.

Dans cette réflexion sur les réceptions protéiformes du texte, nous n’entendons pas nous cantonner à une époque ou à un champ disciplinaire : ainsi, il nous semble nécessaire de réinsérer le discours dont Ovide est le support dans une diachronie suffisamment étendue pour contextualiser l’universalité souvent avancée à son sujet, mais aussi d’ouvrir le champ disciplinaire pour considérer les réappropriations de ce texte par des artistes qui entendent eux aussi traverser, métamorphoser les genres. Cette réinsertion dans le temps long permettra de relativiser la nouveauté des approches scéniques d’Ovide, puisque ses textes ont été lus, dès le moment de leur écriture, comme des supports théâtraux intéressants pour ses contemporains du Ier siècle. Il ne s’agira pas non plus de limiter le propos aux Métamorphoses, dans la mesure où d’autres textes, comme les Héroïdes ou l’Art d’aimer, ont pu se prêter aux mêmes détournements. Jouer avec Ovide, c’est ainsi retrouver le ludisme d’un texte qui joue avec ses lectrices et ses lecteurs, dont iels jouent en retour : plus que jouer le texte, il s’agit d’investir les espaces de jeu qu’il ouvre – jeu avec les multiples traditions dont il est l’écho autant que le support, jeu avec les voix heurtées ou superposées, jeu avec les frontières génériques, jeu avec les formes et les différents modes de représentation, sur scène et hors scène. Dans ces espaces peuvent prendre place, côte à côte, les arts du spectacle, l’histoire de l’art ou même le paysagisme, toutes disciplines qui s’interrogent sur les multiples formes du spectaculaire ovidien.

Propositions à envoyer à l’adresse suivante : saintmartin.marie@orange.fr, avant le 15 novembre. La journée d’études se tiendra à l’INHA, le 3 juin 2022.

Théâtrographie, filmographie non exhaustive

Bernon Camille et Bourgade Simon (Compagnie Mauvais sang), Change me, inspiré d’Ovide, d’Isaac de Benserade et de la vie de Brandon Teena, Théâtre de la Tempête, 2018

Bobée David et SerebrennikovKirill (Acteurs du Studio 7), Metamorphosis, d’après Ovide et Valery Pecheykin, Chaillot, 2014

Bobée David, Les Lettres d’amour, d’après Ovide et Evelyne de la Chenelière, Espace Go, Montréal, 2016, repris au CDN, Rouen, 2017

Boillot Jean, Les Métamorphoses, d’après (Re)lectures – Les Métamorphoses de Vincent Thomasset, Centre d’animation de Beaulieu, Poitiers, 2006

Crochet Pascal (Collectif Théâtre en liberté), Métamorphoses, Théâtre des Martyrs, 2018

CantillonGuillaume et Hours Vincent, (Compagnie le Cabinet de Curiosités), Métamorphoses !, texte d’Ovide traduit par Gilbert Lely, Théâtre du Rocher, 2017, repris à Avignon en 2019

Giacomoni Luca, Métamorphoses, adaptation de Sarah di Bella, Théâtre de la tempête, 2020

Honoré Christophe, Métamorphoses, 2014

Levrel Jérôme (Compagnie Bonnes intentions), Métamorphoses, Festival international de marionnettes de Charleville Mézières, 2015

Peyret Jean-François et Prochiantz Alain, La Génisse et le Pythagoricien. Traité des formes I, Théâtre National de Strasbourg, 17 avril au 4 mai 2002, repris à Genevilliers, décembre 2002

SchoppmannEdzard (Theater Baden Alsace, Tanztheater SZENE 2WEI et Le duo Ork), Métamorphoses, librement adapté des Métamorphoses d’Ovide, Theater Eurodistrict, Offenburg/Strasbourg, 2021

Schwind Malte (Compagnie en devenir 2), Les Métamorphoses d’Ovide, La Fonderie (Le Mans), Théâtre Antoine Vitez et Théâtre du Bois de l’Aune (Aix-en-Provence), 2021

ThomassetVincent, (Re)lectures – Les Métamorphoses, Péniche La Pop, Paris, 2018

Van Den Daele Aurélie (Deug Doen group), Métamorphoses, sur un texte de Ted Hughes, Théâtre de l’Aquarium, 2017

Vincent Guillaume, Songes et métamorphoses, Callisto et Arcas, d’après (Re)lectures – Les Métamorphoses de Vincent Thomasset, Odéon, Paris, 2017



[1] Ovide, Les Métamorphoses, traduit du latin par Marie Cosnay, préface de Pierre Judet de la Combe, Paris, Editions de l’Ogre, 2017.

[2] Pierre Judet de la Combe, préface à la traduction de Marie Cosnay, non paginé.

[3] Actes publiés dans Casanova-Robin Hélène et Sauron Gilles (dir.), Ovide, Le transitoire et l’éphémère : une exception à l’âge augustéen ?, Paris, Presses Sorbonne université, 2019.

[4]Cerquiglini Blanche, Métamorphoses : d’Actéon au posthumanisme, Paris, Belles Lettres, coll. « Signets », 2018.

[5] Ainsi, Adèle Van Reeth pouvait présenter la reconnaissance de fleuves comme entités vivantes par l’Inde et la Nouvelle Zélande comme un « acte ovidien » (URL : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-metamorphoses-dovide-14-la-creation-dun-monde), et le poète, ancêtre peut-être de Thoreau, comme l’un des premiers penseurs de la porosité entre l’homme et son environnement – continuité soulignée par Christophe Honoré, dans un entretien publié en préface à l’anthologie de Blanche Cerguiglini (p. 14).

[6]Provini Sandra et Bost-Fievet Mélanie (dir.), L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain. Fantasy, science-fiction, fantastique, Paris, Classiques Garnier, 2014, réflexion relayée par la BNF (URL : https://fantasy.bnf.fr/fr/comprendre/les-metamorphoses-dovide-une-reference-universelle/).

[7] URL: https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-culturel/pourquoi-faut-il-retraduire-ovide.

[8] Voir par exemple Anselmi Gian Mario et Marta Guerra (dir.), Le Metamorfosi di Ovidionellaletteratura tra Medioevo e Rinascimento, Bologna, Gedit (Strumenti e saggi di letteratura), 2006 et Brewer Wilmon, Ovid'sMetamorphoses in European Culture, Francestown (NH), Jones, 1948-1957.

[9]Azoulai Juliette, Fayolle Azélie et Séginger Gisèle (dir.), Les Métamorphoses entre fiction et notion – Littérature et sciences (XVIe-XXIe siècles), LISAA éditeur, Paris, 2019, p. 14.

[10] Ovide, Métamorphoses, I. 1-2 : In nova fert animus mutatesdicere formas / corpora.

[11] Marie Cosnay, postface, non paginé.

[12] Voir les travaux de Florence Dupont (L’Acteur-roi, Le Théâtre dans la Rome antique, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p. 109-110 ou, avec Pierre Letessier, Le Théâtre romain, Paris, Armand Colin, 2012)et de Kevin Keissen particulier ; on peut aussi se reporter aux recherches d’Emmanuelle Valette sur la lecture et le caractère oral d’une réception de l’épopée qui s’apparenterait pour nous à une performance théâtrale (Emmanuelle Valette, Anthropologie de la lecture dans la Rome antique, Paris VII-Denis Diderot, 1993), ainsi qu’à l’ouvrage de Marie-Hélène Garelli (Danser le mythe. La pantomime et sa réception dans la culture antique, Louvain, Peeters, 2007).

[13] Isabelle Jouteur, Jeux de genre dans les Métamorphoses d’Ovide, Louvain, Paris, Sterling, Éditions Peeters, 2001.

[14]Horace, Epître aux Pisons, v. 187 : [nec] in avemProcnevertatur, Cadmus in anguem.

[15]MarotPatrick, Frontières et limites de la littérature fantastique, Paris, Classiques Garnier, 2020, coll. « Rencontres » ; Poirson Martial et Perrin Jean-François, Les Scènes de l’enchantement. Arts du spectacle, théâtralité et conte merveilleux (XVIIe-XIXe siècles), Paris, Desjonquères, coll. « L’Esprit des Lettres », 2011 ; Spielmann Guy, « Poétique(s) du merveilleux dans les arts du spectacle aux XVIIe et XVIIIe siècles », dans Le Merveilleux au XVIIe siècle,dir.David Wetsel, Frédéric Canovas et al., vol. III, Tübingen, NarrVerlag, 2003, p. 227-240 ; Winter Marian Hannah, Le Théâtre du merveilleux, préface Marcel Marceau, Paris, Olivier Perrin, 1962.

[16]JF Peyret et Alain Prochiantz, La Génisse et le Pythagoricien. Traité des formes I. Essai sur les Métamorphoses d’Ovide, matériau de représentations données à Strasbourg du 17 avril au 4 mai 2002, repris à Genevilliers en décembre 2002 ; étudié par Lavaud Martine, « La Génisse et le Pythagoricien : Ovide et le théâtre scientifique », dans Azoulai Juliette, Fayolle Azélie et Séginger Gisèle (dir.), Les Métamorphoses entre fiction et notion – Littérature et sciences (XVIe-XXIe siècles), Paris, LISAA éditeur, 2019, p. 303-314.

[17] Jean-François Peyret et Alain Prochiantz, « Expérience/expérience/expérience », in La Génisse et le Pythagoricien. Traité des formes I. Essai sur les métamorphoses d’Ovide, Paris, Odile Jacob,2002,p. 7.

[18] Cantillon Guillaume et Hours Vincent, (Compagnie le Cabinet de Curiosités), Métamorphoses !, texte d’Ovide traduit par Gilbert Lely, Théâtre du Rocher, 2017, repris à Avignon en 2019.

[19]URL : https://sceneweb.fr/guillaume-cantillon-dans-metamorphoses/.

[20]Van Den Daele Aurélie (Deug Doen group), Métamorphoses, sur un texte de Ted Hughes, Théâtre de l’Aquarium, 2017.

[21]URL : https://sceneweb.fr/metamorphoses-dapres-ovide-par-le-deug-doen-group/.

[22] Note d’intention de Jérôme Levrel, URL : https://www.cca-lamadeleine.fr/medias/docs/bloc534/872d7f_1352779d8fc34e0baddfc6a846f19efe.pdf.

[23] Selon les termes de la présentation qui en est faite par le théâtre Baden ; URL : http://theater-baden-alsace.com/fr/stuecke/metamorphosis/.

[24]URL :http://theater-baden-alsace.com/fr/stuecke/metamorphosis/.

[25] Terme que l’on retrouve, par exemple, dans un compte-rendu sur le spectacle de Bobée (URL : https://inferno-magazine.com/2014/04/01/metamorphosis-david-bobee-et-kirill-serebrennikov-experimentent-luniversalite-ovide-a-chaillot/).