dimanche 5 avril 2020

Tristesses, III, 3

Si ça n'allait pas fort hier, ça ne va pas beaucoup mieux aujourd'hui : Ovide est malade et il craint de ne pas s'en remettre. Les choses en sont au point qu'il envisage le retour à Rome de ses cendres et demande à Fabia, son épouse, de faire graver sur son tombeau cette épitaphe :

« Ci-gît Naso, baladin des tendres amours, poète.
     Son génie l’a perdu mais, si tu as aimé,
Qui que tu sois, passant, n’hésite pas à demander
     Que le repos soit doux aux cendres de Naso ».

Vite ! Redoublons de soins ! Naso va mal...

Tombeaux le long de la via Appia
                             

Si tu te demandes pourquoi cette lettre n’est pas
     Ecrite de ma main, c’est que je suis malade ;
Malade à l’autre bout du monde, en pays inconnu,
     Sans être sûr d’en réchapper. Dans quel état
Crois-tu que je suis, moi qui languis dans une contrée
     Sinistre, au milieu de Sarmates et de Gètes ?
J’exècre son climat, je n’ai pu me faire à son eau,
     Sa terre même me déplaît – qui sait pourquoi ?
Pas de maison qui vaille, d’aliments pour un malade,
     De médecin dont l’art puisse me soulager, 10
Pas d’ami pour me consoler, me raconter de quoi
     Tromper le temps, qui s’écoule si lentement.
Fatigué, je languis, aux confins du monde habité ;
     Malade, désormais, je pense à ce que j’ai
Perdu, je pense à tout, mais plus que tout, à toi, ma femme ;
     Tu tiens plus de place en mon coeur qu’il ne se doit :
Tu n’es pas là mais je te parle et n’appelle que toi ;
     Chaque jour te ramène avec lui, chaque nuit.
Qui plus est, alors que je divaguais, j’avais ton nom,
     M’a-t-on appris, sur les lèvres dans mon délire. 20
Et si je défaillais, si l’on peinait à ranimer
     Avec du vin ma langue collée au palais
Et qu’on annonçât ta venue, je ressusciterais ;
     L’espoir de te revoir me rendra ma vigueur.
J’ignore si je survivrai ; mais toi, qui ne sais rien,
     Peut-être coules-tu là-bas des jours joyeux.
Non, ce n’est pas le cas : je suis convaincu, ma chérie,
     Que sans moi tu ne peux passer que des jours tristes.
Si toutefois le cours de mon destin s’est accompli,
     Si je dois bien vite en finir avec la vie, 30
Pourquoi, grands dieux, n’avoir pas épargné un moribond
     Et daigné qu’il soit enterré dans sa patrie
En repoussant à l’heure de sa mort son châtiment,
     Ou en déplaçant sa mort avant son exil ?
Je pouvais finir dignement avant d’être puni,
     Et maintenant je vis pour mourir en exil.
Je mourrai donc si loin, sur des rivages inconnus,
     Qui rendront, à eux seuls, mon trépas déplorable.
Je ne dépérirai pas dans mon lit accoutumé,
     Et nul ne versera de pleurs sur ma dépouille ; 40
Les larmes de mon épouse, en tombant sur mon visage,
     Ne prolongeront pas ma vie d’un court instant ;
Pas de dernières volontés, d’ami fermant mes yeux
     Chavirants en lançant le tout dernier appel.
Pas de funérailles, pas l’honneur d’une sépulture,
     Pas un pleur mais, sur moi, de la terre barbare.
A ce récit, n’es-tu pas ébranlée ? Ta main tremblante
     Ne frappe-t-elle pas ta poitrine fidèle ?
Ne tends-tu pas les bras vers ce pays, bien vainement ?
     N’appelles-tu pas ton pauvre mari, pour rien ? 50
Mais pas de joues lacérées, pas de cheveux arrachés :
     On t’a déjà privée de moi, ô ma lumière.
Dis-toi que c’est en quittant ma patrie que je suis mort ;
     Cette première mort était la plus cruelle.
Pour lors, réjouis-toi – mais tu ne le peux, ma parfaite –
     Que la mort mette un terme à mes maux innombrables ;
Allège de ton mieux les tiens : ton coeur depuis longtemps
     Est expert à les supporter avec courage.
Et puisse mon âme périr avec mon corps : que rien
     De mon être n’échappe au bûcher dévorant ; 60
Car si l’âme, ignorant la mort, vole dans les hauteurs
     Du ciel, si le vieillard de Samos a raison,
Mon ombre romaine errera par les ombres sarmates,
     Ombre étrangère, au milieu de mânes sauvages.
Fais pourtant rapporter mes os dans une petite urne :
     Ainsi, ma mort mettra un terme à mon exil.
Nul ne l’interdit : à Thèbes, une soeur ensevelit
     Contre l’ordre du roi le cadavre d’un frère.
Mêle à mes os des feuilles et de la poudre d’amome,
     Referme l’urne, et enterre-la hors des murs ; 70
Et pour qu’un voyageur pressé lise mon épitaphe,
     Fais graver dans le marbre, en gros, les vers suivants :
« Ci-gît Naso, baladin des tendres amours, poète.
     Son génie l’a perdu mais, si tu as aimé,
Qui que tu sois, passant, n’hésite pas à demander
     Que le repos soit doux aux cendres de Naso ».
Cette épitaphe suffira, car j’ai un monument
     Plus durable et plus grand : il s’agit de mes livres ;
Et je suis convaincu, bien qu’ils m’aient nui, qu’ils donneront
     A leur auteur une éternelle renommée. 80
Ne t’abstiens pourtant pas de faire des présents au mort,
     De lui offrir des fleurs arrosées de tes larmes :
Bien que le feu ait réduit en poussière mon cadavre,
     Mes tristes cendres apprécieront cet hommage.
Je voudrais t’en dire plus, mais je ne peux plus dicter :
     Ma voix est fatiguée, ma langue est desséchée.
Accepte de moi un « salut ! » qui me fut refusé :
     C’est peut-être le dernier mot que je t’adresse.

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