mercredi 27 mai 2020

Ariane à thésée (03)


Cependant, tout le long du rivage, ma voix crie : "Thésée !" Les autres creux répétaient ton nom. Les lieux où j'errais t'appelaient autant de fois que moi-même, et semblaient vouloir secourir une infortunée.
Il est une montagne au sommet de laquelle apparaissent des arbustes en petit nombre. De là pend un rocher miné par les eaux qui grondent à ses pieds. J'y monte (le courage me donnait des forces), et je mesure ainsi la vaste étendue des mers que je domine. De ce point, car les vents cruels me servirent alors, je vis tes voiles enflées par l'impétueux Notus. Soit que je les visse en effet, soit que je crusse les voir, je devins plus froide que la glace, et la vie fut près de m'échapper. 



Traduction Théophile Baudement
Photo et montage Isabelle Jouteur copyright ©

mardi 26 mai 2020

Ariane à Thésée (02)


La crainte m'arrache au sommeil ; je me lève épouvantée, et me précipite hors de ce lit solitaire. Ma poitrine résonne aussitôt sous mes mains qui la frappent, et ma chevelure, que la nuit a mise en désordre, est bientôt arrachée. La lune m'éclairait ; je regarde si je puis apercevoir autre chose que le rivage ; à mes yeux ne s'offre rien, que le rivage. Je cours de ce côté, d'un autre, partout, d'un pas incertain. Un sable profond retient mes pieds de jeune fille. 


Traduction Théophile Baudement
Photo et montage Isabelle Jouteur copyright ©

lundi 25 mai 2020

Ariane à Thésée (01)



Nous changeons d'œuvre , mais il s'agit toujours d'écrire une lettre.
Nous changeons de région, mais nous sommes toujours sur un littoral.
Nous changeons de personnage, mais l'auteur de la lettre déplore, elle aussi, aussi d'être abandonnée.
Vous avez trouvé ?
Nous passons ce soir et les soirs à venir à la lettre adressée à Thésée par Ariane, qu'il a abandonnée à Naxos...

Nous devons ce changement à Isabelle Jouteur, professeur de latin à l'université de Poitiers et grande amie d'Ovide, qu'elle côtoie depuis longtemps et à qui elle a consacré l'essentiel de sa recherche universitaire.
Isabelle Jouteur, dont la traduction des Héroïdes doit être prochainement publiée - ce qui lui interdit de la diffuser dès maintenant -, nous propose la version de Théophile Baudement à laquelle elle a associé une série de photographies faites par elle : une ouverture vers des littoraux qu'elle a mis en résonance avec le texte...
Merci, Isabelle, de nous faire partager ces photomontages !
                              

J'ai trouvé la race entière des animaux plus douce que toi, et je n'avais à redouter d'aucun être plus de maux que tu m'en causes. Ce que tu lis, je te l’envoie, Thésée, du rivage d'où les voiles emportèrent sans moi ton vaisseau, du lieu où je fus indignement trahie, et par mon sommeil, et par toi qui en profitas, dans ton odieuse perfidie.
C'était le moment où la terre est couverte de la transparente rosée du matin, où les oiseaux gazouillent sous le feuillage qui les couvre. Dans cet instant d'un réveil incertain, toute languissante de sommeil, j'étendais, pour toucher Thésée, des mains encore appesanties ; personne à côté de moi ; je les étends de nouveau, je cherche encore ; j'agite mes bras à travers ma couche ; personne.

Traduction Théophile Baudement 
Photo et montage Isabelle Jouteur copyright ©

lundi 11 mai 2020

Tristesses, V, 14

Eh oui, chères et chers amis d'Ovide... Notre rendez-vous quotidien, covidien et ovidien prend fin aujourd'hui. D'abord parce que nous ne sommes plus confinés, puis parce que je n'ai plus d'élégie à vous proposer. Les Tristesses sont achevées...
J'ai eu plaisir à vous retrouver tous les soirs et à poster l'élégie du jour. Un peu à l'aveugle, bien sûr ; mais avec la certitude que certaines et certains d'entre vous ont lu chaque poème, et qu'ils sont un peu tristes, ce soir, d'apprendre qu'ils n'en liront plus...
Mais que dis-je ?... Vous avez aimé les Tristesses ? Vous voulez les avoir à portée de main pour les relire à votre rythme ? Vous voulez les offrir à quelqu'un dont vous êtes sûr qu'il les aimera ? Rien de plus simple : procurez-les-vous auprès des éditions Sables en suivant ce lien :
http://www.sableseditions.fr/livres/tristesses-ovide.html
Voilà qui fera plaisir à mon éditeur et à moi-même.
A bientôt sur le blog, que je continuerai à alimenter, bien sûr, au gré des informations ovidiennes...



                             

Ô, mon épouse, qui m’es plus chère que moi, tu sais
     Combien d’attentions j’ai eues pour toi dans mes livres.
La fortune peut priver leur auteur de bien des choses,
     Tu seras néanmoins célèbre grâce à moi :
Qui me lira lira aussi ce qui fit ton renom ;
     Tu ne saurais périr entière dans les flammes.
Mon destin peut te valoir d’être jugée bien à plaindre ;
     Tu trouveras pourtant des femmes qui envient
Ton sort et qui, bien que tu aies ta part de mes malheurs,
     Estiment que tu es heureuse, et te jalousent. 10
Non, je ne t’aurais pas donné plus en te rendant riche :
     L’ombre du riche n’emporte rien chez ses Mânes.
Je t’ai fait don d’un nom qui ne périra pas ; tu tiens
     Là le plus beau présent que je pouvais te faire.
Ajoute qu’étant seule à veiller sur mes intérêts,
     Tu en retires un honneur considérable,
Que je n’ai jamais cessé de parler de toi, et que
     Les mentions que je fais doivent te rendre fière.
Pour qu’on ne voie pas là des fanfaronnades, persiste,
     Garde-moi pieusement ta foi, préserve-moi. 20
Tant que j’étais debout, tu t’es montrée irréprochable
     Et nul n’a blâmé ta vertu, mais ce fut tout ;
Ma ruine t’a donné l’occasion de la déployer,
     De lui faire accomplir une oeuvre remarquable.
Si rien ne s’y oppose, être bonne épouse est facile
     Et rien ne fait obstacle au devoir d’une femme.
Quand le dieu a tonné, ne pas s’abriter de l’orage,
     Voilà la vraie tendresse et l’amour conjugal.
La fortune, ordinairement, gouverne la vertu ;
     L’une partie, l’autre ne peut demeurer stable. 30
Mais quand une vertu trouve sa récompense en soi,
     Et garde, dans l’adversité, la tête haute,
Tu peux compter : il n’est pas un siècle qui ne la cite,
     Et elle fait l’admiration du monde entier.
Vois la fidèle Pénélope, incessamment louée,
     Ce qui lui vaut un impérissable renom ;
Vois comme on chante l’épouse d’Hector, celle d’Admète,
     Et celle qui osa se jeter dans les flammes,
Vois comme sa renommée fait que vit Laodamie,
     Dont l’époux foula le premier le sol de Troie. 40
Point n’est besoin que tu meures : aime-moi fidèlement ;
     Tu ne dois pas tenir ton renom des épreuves.
Ne crois pas que ces rappels dénoncent un manquement :
     J’avançais à la rame et je déploie mes voiles.
Te rappeler de faire ce que tu faisais déjà,
     C’est te louer ; et t’exhorter, c’est t’approuver.

dimanche 10 mai 2020

Tristesses, V, 13

Que dire à un ami qui se comporte bien en tout point, à ceci près qu'il n'écrit pas ? L'affaire est délicate.
Voici comment Ovide s'en sort...

Sicile / Monts Hybléens
                             

Ton cher Naso t’envoie de chez les Gètes son « Bonjour »,
     Lui qui pourtant n’en connaît plus que de mauvais.
C’est que mon corps malade a contaminé mon esprit
     Pour qu’en moi rien ne puisse échapper au tourment.
Voilà longtemps que j’ai au côté d’atroces brûlures
     Dues à l’horrible froid de l’implacable hiver.
Si, pourtant, tu vas bien, un peu de moi ne va pas mal,
     Puisque tu m’as prêté main forte dans ma ruine.
Pourquoi donc, toi qui m’as donné tant de gages, toi qui
     Te mets en quatre pour moi, t’es-tu mis en tort 10
En m’écrivant si peu de lettres pour me consoler ?
     Pourquoi bien te conduire et garder le silence ?
Corrige, s’il te plaît, cet unique défaut ; sur quoi,
     Plus rien n’entachera ta distinguée personne.
J’irais plus loin dans mes accusations, mais il se peut
     Qu’une lettre partie ne soit pas arrivée.
Fassent les dieux que je me plaigne à la légère
     Et que j’aie tort de penser que tu me négliges.
Mon voeu, c’est sûr, est exaucé, et je n’ai pas le droit
     De croire que ton coeur, si constant, ait changé. 20
Que disparaisse de l’Euxin glacé la blanche absinthe
     Et le thym parfumé de l’Hybla de Sicile
Avant qu’on n’établisse que tu oublies ton ami ;
     Le fil de mon destin n’est pas noir à ce point.
Et pour pouvoir aussi repousser une accusation
     Mensongère, montre-toi bien tel que tu es.
Tout comme nous passions de longs moments à converser
     Jusqu’à ce que la nuit tombante y mette un terme,
Echangeons maintenant des lettres sans nous dire un mot :
     Le papier et la main nous tiendront lieu de langue. 30
Et pour ne pas trop sembler douter qu’on ne réussisse,
     Je n’irai pas plus loin dans mon incitation.
Agrée la formule de salutation consacrée,
     Qui t’épargnera mon destin : « Porte-toi bien ! »


samedi 9 mai 2020

Tristesses, V, 12

"Allons, Naso, ne te laisse pas abattre ! Ecris des poèmes, ça te changera les idées...
- Si tu crois que j'ai le coeur à ça. Sans compter que, si je suis ici, c'est justement parce que j'ai écrit des poèmes que j'aurais mieux fait de mettre au feu.
- Je suis pourtant sûr que tu en écris encore. Pas vrai, Naso ?..."
Voilà un peu ce que dit l'élégie d'aujourd'hui. Mais, rassurez-vous : elle le dit beaucoup mieux !...

Socrate
                              

Tu m’écris de travailler pour dissiper mon ennui,
     Pour éviter à mon esprit de se gâter.
J’ai du mal à t’écouter, cher ami, car un poème
     Se conçoit dans la joie, dans la sérénité.
Les tempêtes contrarient ma fortune et la malmènent :
     Nul ne saurait avoir plus triste sort que moi.
Tu veux que Priam applaudisse en enterrant ses fils,
     Que Niobé, privée d’enfants, mène la danse.
Obligé de partir seul chez les Gètes, tout là-bas,
     Dois-je me consacrer à l’étude ou aux larmes ? 10
Tu peux m’attribuer une âme renforcée de coeur
     De chêne, comme celle qu’on prête à Socrate,
Ma sagesse croulera sous la masse qui l’accable :
     Nul ne peut résister à un dieu en colère.
Ce vieillard qu’Apollon disait sage ne serait pas,
     Dans un pareil malheur, parvenu à écrire.
A supposer que j’oublie ma patrie et vous oublie,
     Et perde la notion de ce que j’ai perdu,
La peur m’interdit de remplir ma tâche dans le calme :
     Je suis ici cerné d’ennemis innombrables. 20
Ajoute que mon esprit s’est, à la longue, rouillé ;
     Il n’a plus rien à voir avec ce qu’il était.
Si la charrue ne fend pas fréquemment un champ fertile,
     Il ne portera plus que ronce et que chiendent.
Un cheval qui n’a pas couru depuis longtemps court mal ;
     D’entre ses concurrents, il finira dernier.
Une barque longtemps laissée hors de son eau finit
     Par pourrir, par se ramollir et par se fendre.
N’espère pas qu’un jour je redevienne celui que
     J’étais avant – et je n’étais déjà pas grand. 30
Subir longtemps des malheurs réduit l’esprit à néant :
     Il ne reste plus rien de ma vigueur passée.
J’ai pourtant pris souvent, comme aujourd’hui, une tablette,
     Et voulu ajuster des mots dans un distique ;
Je n’ai rien pu écrire, ou alors les vers que tu vois,
     Bien dignes de mon sort et de mon lieu d’exil.
La gloire, enfin, fortifie prodigieusement l’esprit,
     Et l’on devient fécond par amour de l’éloge.
J’étais attiré jadis par l’éclat d’un nom fameux,
     Quand un vent favorable emportait mes antennes. 40
Je vais trop mal aujourd’hui pour m’inquiéter de la gloire ;
     S’il se pouvait, je voudrais être un inconnu.
M’encourages-tu donc à marcher sur mes propres traces
     Parce que mes vers furent d’abord bien accueillis ?
Je le dis sans vouloir vous offenser, vous, les Neuf Soeurs :
     Si je suis exilé, c’est surtout votre faute.
L’artisan du taureau d’airain fut justement puni ;
     Comme lui, je le suis du fait de mes poèmes.
J’aurais dû rompre tout commerce avec la poésie,
     En naufragé qui fuit la mer non sans raison. 50
Si, d’ailleurs, j’avais la folie de refaire des vers,
     Je trouverais ici des raisons qui m’y poussent :
Pas un seul livre ici, personne pour prêter l’oreille
     Et comprendre ce que veulent dire mes mots.
Ce n’est partout que barbarie, voix de bêtes sauvages,
     Tout résonne d’accents gètes, qui terrifient.
J’ai moi-même l’impression d’avoir perdu mon latin ;
     Je connais maintenant le gète et le sarmate.
Et cependant, pour te dire la vérité, ma Muse
     Ne peut pas s’empêcher de composer des vers. 60
J’écris et je détruis par le feu ce que j’ai écrit :
     Mon travail se réduit à trois pincées de cendre.
Je voudrais ne plus écrire un seul vers ; je ne le puis.
     Voilà pourquoi je jette mon travail au feu.
A part ce que la chance ou la ruse ont ravi aux flammes,
     Il ne vous est rien parvenu de mon génie.
Ah, si mon Art d’aimer, qui m’a perdu sans que je m’y
     Attende, avait pu être ainsi réduit en cendres !...

vendredi 8 mai 2020

Tristesses, V, 11

Fabia s'est fait traiter de "femme d'exilé".
Attention : Ovide est relégué, pas exilé, et il n'apprécie pas que l'on emploie un mot pour l'autre...

Auguste Bevilacqua 
buste de l'empereur portant la couronne civique
                             

Tu m’écris pour te plaindre que quelqu’un qui te cherchait
     Querelle t’ait traitée de « femme d’exilé ».
J’ai moins souffert qu’on dise du mal de mon sort – je sais
     Etre courageux dans l’épreuve, désormais –
Que de faire honte à qui je l’aurais voulu le moins,
     Et de penser que mon malheur t’a fait rougir.
Sois patiente et tiens bon : tu as supporté bien plus grave
     Quand le prince, furieux, m’a arraché à toi.
Pourtant, celui qui fait de moi un exilé a tort :
     Ma faute m’a valu un châtiment plus doux. 10
Mon plus lourd châtiment est d’avoir offensé le prince
     Et j’aurais préféré croiser la mort avant.
Mon bateau a souffert mais n’a pas coulé, pas sombré
     Et, s’il n’a pas de port, il est encore à flot.
Je n’ai perdu ni la vie, ni mes biens, ni mon statut
     Quand ma faute aurait pu me valoir de tout perdre.
Mais, pour être coupable, je ne suis pas criminel ;
     Son seul ordre fut donc de quitter ma patrie.
Et comme envers tant d’autres, qu’on ne saurait dénombrer,
     César, en sa puissance, envers moi fut clément. 20
Lui-même emploie le mot de « relégué », non d’« exilé » :
     Si mon juge le dit, la cause est entendue.
J’ai donc raison de chanter dans mes vers, bons ou mauvais,
     Tes louanges, César, autant que je le peux,
D’implorer les dieux de t’exclure encore de leur ciel
     Et de t’autoriser à être dieu loin d’eux.
Le peuple en fait autant : les eaux du petit ruisseau vont
     Jusqu’à la vaste mer comme celles des fleuves.
Mais toi, dans la bouche de qui je suis un exilé,
     N’aggrave pas mon sort en disant un mensonge. 30

jeudi 7 mai 2020

Tristesses, V, 10

Ovide propose ici un condensé des ses maux et signale la curieuse inversion qui se produit quand un Romain est seul chez les Barbares et devient donc à leurs yeux - ou à leurs oreilles - celui dont la langue est une suite de bruits incompréhensibles. Je vous laisse découvrir par quelle belle formule ce renversement est résumé.

Les trois Parques : Lachésis, Clotho et Atropos
                             

Depuis mon arrivée, trois fois l’Hister s’est congelé,
     Trois fois les eaux du Pont-Euxin se sont durcies.
J’ai pourtant l’impression d’être éloigné de ma patrie
     Depuis autant d’années qu’a duré le siège de Troie.
Le temps semble immobile tant il passe lentement,
     Tant l’année accomplit son trajet à pas lents.
Le solstice n’abrège en rien la durée de mes nuits,
     L’hiver n’écourte pas la longueur de mes jours.
Sans doute la nature a fait une exception pour moi,
     Alignant tout sur mes sempiternels soucis. 10
Le temps suivrait-il donc pour tous son cours habituel
     Et réserverait-il des jours plus rigoureux
A celui que retient la côte de l’Euxin, si mal
     Nommé, et la Scythie, assurément sinistre ?
D’innombrables peuples cruels alentour nous menacent,
     Qui estiment honteux de vivre sans rapine.
Au dehors, rien n’est sûr : la colline n’est défendue
     Que par sa position et de frêles remparts.
Quand on s’y attend le moins, toute une nuée d’ennemis
     S’abat et, ni vu ni connu, ravit sa proie. 20
Souvent, nous ramassons à l’intérieur des murs des traits
     Empoisonnés, en pleine rue, portes fermées.
Rares sont donc les malheureux qui osent labourer,
     Un mancheron dans une main, dans l’autre une arme.
Le berger joue sur sa flûte de Pan coiffé d’un casque ;
     Ses brebis n’ont pas peur du loup mais de la guerre.
Ce fort nous protège tant bien que mal, mais au-dedans,
     Des barbares, mêlés aux Grecs, sèment l’effroi :
Ils habitent avec nous, sans la moindre distinction,
     Occupant même la plupart des logements ; 30
On pourrait, sans en avoir peur, les avoir en horreur :
     Il suffit de les voir, couverts de peaux, hirsutes.
Même ceux dont on croit qu’ils ont une origine grecque
     Portent non l’habit national mais des braies perses.
Ils conversent dans une langue qu’ils ont en commun ;
     Je dois, pour m’expliquer, recourir à des gestes.
Le barbare, ici, c’est moi ; personne ne me comprend
     Et le latin fait rire ces idiots de Gètes.
Ils n’ont pas peur de dire devant moi du mal de moi ;
     Me reprochent-ils d’être un exilé ? Peut-être. 40
Et si, comme il m’arrive, je fais de la tête « oui »
     Ou « non » quand ils parlent, ils m’en tiennent rigueur.
On rend aussi une injuste justice à coup d’épée
     Rigide et souvent on s’écharpe en plein forum.
J’étais né, Lachésis, sous une sombre étoile et tu
     N’as pas, cruelle, écourté le fil de ma vie.
Deux lourdes peines que d’être privé de ses amis,
     De sa patrie, et de déplorer d’être ici,
Chez les Scythes ; mais si j’ai mérité d’être privé
     De Rome, ai-je mérité un pareil séjour ? 50
Ah ! que dis-je, insensé ? Je méritais de perdre aussi
     La vie : j’avais offensé le divin César.

mercredi 6 mai 2020

Tristesses, V, 9

"Retenez-moi, ou je lâche son nom !..."
C'est un peu ce que dit Ovide, qui voudrait remercier nommément celui qui l'a soutenu dans son épreuve. Mais il se l'interdit, de peur de lui nuire en le désignant comme un ami intime de l'exilé...
Retenons donc Ovide...

Thalie, muse de la comédie et de la poésie lyrique, 18e s.

Collections des musées. Musée Bernard d'Agesci de Niort

                             

Si tu m’autorisais à mentionner ton nom dans mes
     Poèmes, que de fois tu serais mentionné !
Je ne chanterais que toi, me souvenant de ma dette ;
     Tu ne serais absent d’aucune de ces pages.
Tout Rome saurait ce que je te dois, si toutefois
     Le lointain exilé est toujours lu à Rome.
Notre siècle et le suivant connaîtraient ta gentillesse,
     Si mon oeuvre, du moins, résiste au temps qui passe.
Sachant cela, le lecteur ne tarirait pas d’éloges :
     C’est ce que te vaudrait le salut d’un poète. 10
Je respire toujours, premier bienfait dû à César ;
     Rendons grâces aux dieux et, après eux, à toi :
Il m’a donné la vie et toi, tu veilles sur ce don
     Et me permets de profiter de ce bienfait.
Beaucoup de gens étaient horrifiés par mes malheurs
     Et certains autres faisaient croire qu’ils l’étaient ;
Depuis une hauteur, ils assistaient à mon naufrage,
     Sans aider celui qui nageait dans la tempête.
Toi seul m’as ramené à demi-mort des eaux du Styx ;
     Si je peux en parler, c’est toujours grâce à toi. 20
Que les dieux, que César te conservent leur amitié !
     Pourrais-je te souhaiter quelque chose de plus ?
Voilà ce que mon travail exposerait au grand jour
     Dans des livres circonstanciés, si tu voulais.
Encore aujourd’hui, ma Muse a failli lâcher ton nom
     Contre ton gré, bien qu’elle ait l’ordre de se taire.
Le chien qui a flairé une biche craintive tire,
     En vain, sur la dure laisse qui le retient ;
De son sabot, de son front, le cheval, frappe avec fougue
     La porte de la stalle encore verrouillée ; 30
De même, ma Thalie, qu’une loi bâillonne et enchaîne,
     Désire divulguer le nom qu’elle doit taire.
Mais plutôt que de te blesser en faisant mon devoir,
     J’obéirai, n’aie crainte, à tes commandements
Et n’y désobéirai que si je te semble ingrat ;
     Car tu n’interdis pas d’être reconnaissant.
Et tant que je serai en vie – peu de temps, je l’espère –,
     Ce souffle-là demeurera à ton service.

mardi 5 mai 2020

Tristesses, V, 8

Comme s'il ne suffisait pas à Ovide de lutter contre son infortune : il faut qu'il se batte contre celui qui, à Rome, s'en prend à lui.
Mais la roue de Fortune tourne, et celui qui attaque aujourd'hui pourrait bien, demain, être attaqué. A bon entendeur...


Fortune tournant sa roue dans un manuscrit des Échecs amoureux d'Eyrard de Conty (XVe siècle)
                             

Certes, je suis tombé bien bas, mais pas assez pour être
     Encor plus bas que toi, le plus abject des hommes.
Qu’est-ce qui t’anime contre moi, vaurien ? Pourquoi t’en prendre
     A mes malheurs ? En serais-tu donc à l’abri ?
Mes maux feraient pleurer les bêtes ; ils ne te touchent pas ?
     Tu ne t’attendris pas sur moi, qui gis à terre ?
Tu ne crains ni la Fortune et son inconstante roue,
     Ni Némésis qui n’aime pas les orgueilleux
– Déesse vengeresse, elle punit qui le mérite – ?
     Pourquoi piétines-tu ainsi ma destinée ? 10
J’ai vu périr en mer quelqu’un qui avait ri d’un naufrage ;
     « L’onde, ai-je dit, ne s’est jamais montrée plus juste ».
Quelqu’un refusait à des miséreux un bout de pain ;
     Lui-même aujourd’hui va mendiant sa nourriture.
La fortune est inconstante, elle avance en louvoyant
     Et ne se fixe nulle part pour bien longtemps :
Tantôt elle vous sourit, tantôt vous fait grise mine
     Et n’est constante que dans sa légèreté.
Moi aussi je fus florissant, floraison éphémère,
     Car mon feu ne dura pas plus qu’un feu de paille. 20
Qu’une cruelle joie ne t’envahisse pourtant pas :
     Je ne perds pas l’espoir d’apaiser notre dieu :
Si j’ai péché, je n’ai pas été criminel ; ce qui
     Me vaut le déshonneur ne me vaut pas la haine.
Et de l’Orient au Couchant, il n’est rien de plus doux
     En ce vaste univers que celui qui le guide.
Pour dire vrai, si nul ne peut le vaincre par la force,
     Il a un coeur qui cède aux prières craintives.
Et, comme avec les dieux – il le sera bientôt –, je vais
     Ajouter une autre demande à ma première. 30
Compte les jours radieux et les jours gris sur une année ;
     Tu verras que les jours ensoleillés l’emportent.
Ne te réjouis donc pas trop de ma ruine, et dis-toi
     Que je peux, moi aussi, me rétablir un jour,
Dis-toi que tu peux voir mon visage au milieu de Rome
     Si le prince s’apaise – et te voilà tout triste –,
Que je peux te voir exilé pour un motif plus grave ;
     Tel est le voeu que je formerai en second.

lundi 4 mai 2020

Tristesses, V, 7

Quelques confidences d'Ovide à un ami sur le pays où il vit, ses habitants, leurs coutumes, sa tendance à se "barbariser", sa pratique de la poésie...
Ovide l'a déjà dit, ou presque, ici et là ; mais je ne m'ennuie pas à le relire.
Et vous ?...


                             

La lettre que tu lis arrive du pays lointain
     Où vient se jeter dans la mer le large Hister.
Si tu es en vie et te portes bien – chose si douce –,
     J’aurai là un motif de m’estimer heureux.
Tu veux, bien sûr, savoir, comme toujours, très cher, ce que
     Je fais. As-tu pourtant besoin que je réponde ?
Je suis malheureux – voilà ma misère en résumé –,
     Comme on peut l’être après avoir blessé César.
Es-tu curieux de découvrir qui sont les Tomitains
     Et quelles sont les moeurs dont je suis entouré ? 10
Bien que sur cette côte se mêlent Gètes et Grecs,
     Les Gètes insoumis sont ceux qui prédominent.
Sur les routes, les plus nombreux à aller et venir
     Sur leur cheval sont les Sarmates et les Gètes.
Parmi eux, pas un seul qui ne porte un arc, un carquois
     Et des flèches jaunies de venin de vipère.
Voix rauque, traits farouches, parfaite image de Mars ;
     Cheveux et barbe qu’aucune main n’a coupés.
Droite prompte à vous transpercer d’un coup de coutelas
     – Tout barbare en porte un attaché au côté. 20
C’est là que vit, hélas ! ton cher poète, ami, loin de
     L’amour badin ; c’est eux qu’il voit, eux qu’il entend.
S’il passe sa vie chez eux, qu’il n’y croise pas la mort ;
     Que son ombre, au moins, soit loin de ces lieux odieux.
On donne, me dis-tu, ami, mes poèmes dans des
     Théâtres combles, et l’on applaudit mes vers,
Bien que je n’aie, tu le sais, rien écrit pour le théâtre
     Et n’ambitionne pas les applaudissements.
Mais tout ce qui peut empêcher qu’on m’oublie me convient,
     Tout ce qui fait parler de Naso, le banni. 30
Je maudis parfois mes vers et les Muses quand je pense
     Au tort qu’ils m’ont causé ; mais après les avoir
Bien maudits, je ne peux pourtant pas m’en passer et cours
     Après les traits qui m’ont fait de sanglantes plaies :
Le bateau grec naguère malmené par les flots de
     L’Eubée ose affronter les eaux de Capharée.
Si je veille, ce n’est pas pour mériter des louanges
     Ou pour me faire un nom, que je voudrais obscur.
L’étude m’occupe l’esprit et trompe mes douleurs,
     Et j’essaie de mettre des mots sur mes soucis. 40
Que ferais-je de mieux, seul sur ces rives désolées ?
     Quel autre remède à mes maux me procurer ?
Observé-je les lieux ? Je ne vois rien qui soit aimable,
     Rien au monde ne peut être plus attristant.
Les hommes ? Ils sont à peine dignes de porter ce nom,
     Plus sauvages et féroces que n’est le loup.
Ils n’ont pas peur des lois : le juste le cède à la force
     Et l’épée du guerrier terrasse le bon droit.
Fourrures, larges braies les protègent des méchants froids,
     De longs cheveux recouvrent leur rude visage. 50
On trouve, chez quelques-uns, des restes de langue grecque,
     D’ailleurs barbarisés par un accent gétique,
Mais dans tous ces gens-là, pas un qui puisse, à l’occasion,
     Dire trois mots dans le latin de tous les jours.
Et moi, le poète romain – Muses, pardonnez-moi –,
     Je dois le plus souvent m’exprimer en sarmate.
J’ai honte de l’avouer mais, ne parlant plus latin
     Depuis longtemps, j’ai du mal à trouver mes mots.
Et je suis sûr que même dans ce livre il s’est glissé
     – La faute au pays, pas à moi – maint barbarisme. 60
Pour ne pas perdre, toutefois, l’usage de ma langue
     Et ne pas me retrouver muet en latin,
Je me parle, j’emploie les mots que je n’employais plus
     Et je retourne aux études qui m’ont perdu.
J’occupe ainsi mon temps et mon esprit, et me détourne
     Ainsi de la contemplation de mon malheur.
Je demande à mes vers de me faire oublier mes maux ;
     Si j’y parviens en travaillant, je suis comblé.



dimanche 3 mai 2020

Tristesses, V, 6

Encore un ami qui oublie Ovide...
Celui-ci emploie tous les ressort de la persuasion, combinés avec les exemples mythologiques idoines, pour le ramener vers lui. Y parviendra-t-il ?...


Automédon ramenant les coursiers d'Achille des bords du Scamandre 
Henri Regnault, 1868, musée d'Orsay
                             

Toi aussi qui, jadis, avais toute ma confiance,
     Qui étais mon refuge et qui étais mon port,
Tu délaisses, toi aussi, l’ami que tu soutenais ?
     De ton devoir sacré, tu t’affranchis si vite ?
Oui, je suis un fardeau ; mais pourquoi t’en être chargé
     Si tu dois le poser lorsque j’ai du malheur ?
Quittes-tu le navire au milieu des flots, Palinure ?
     Non ! Reste et sois aussi loyal que bon pilote.
Le fidèle Automédon fut-il désinvolte au point
     D’abandonner le char d’Achille en plein combat ? 10
Podalire a toujours prodigué les soins de son art
     Une fois qu’il avait pris en charge un malade.
Chasser un hôte est plus honteux que ne pas l’accueillir ;
     Que la main qui supplie trouve un autel solide.
Tu n’eus d’abord à protéger que moi ; mais maintenant,
     Tu dois en outre soutenir ta décision,
Si je n’ai pas commis une autre faute et si mon crime
     Ne m’a pas soudain privé de ta confiance.
Puissé-je rendre mon dernier soupir, moi qui respire
     Avec peine l’air de Scythie, plutôt que de 20
Voir ton coeur se serrer à cause de mon inconduite
     Et de te sembler méprisable avec raison.
Mon injuste destin ne m’a pas accablé au point
     Que j’aie l’esprit dérangé par tant de malheurs.
Supposons pourtant qu’il le soit ; dis-moi combien de fois
     Le fils d’Agamemnon a injurié Pylade ;
On est même presque sûr qu’il a frappé son ami,
     Lequel ne lui a pas pour autant fait défaut.
Les malheureux et les heureux ont un seul point commun :
     On les traite chacun avec autant d’égards : 30
On fait place à l’aveugle et à ceux que font respecter
     Bande pourpre, baguette et ordres des licteurs.
Si tu ne m’épargnes pas, épargne mon infortune ;
     Personne n’a de quoi s’irriter contre moi.
Choisis le plus petit des plus petits de mes malheurs ;
     Il sera supérieur à ce dont tu te plains.
On compte autant de roseaux dans des fossés remplis d’eau,
     On compte sur l’Hybla fleuri autant d’abeilles,
On compte autant de fourmis portant dans leurs souterrains,
     Par un étroit sentier, les graines qu’elles trouvent 40
Qu’il y a de malheurs serrés autour de moi. Crois-moi,
     Lorsque je me plains, j’atténue la vérité.
Si ce n’est pas assez, versons du sable sur la plage,
     Du blé dans la moisson, de l’eau dans l’Océan.
Veille donc à contenir ta colère intempestive
     Et n’abandonne pas ma voile en pleine mer.

samedi 2 mai 2020

Tristesses, V, 5

Bon anniversaire, Fabia !
Eh ! oui. C'est aujourd'hui son anniversaire.
Quel âge a-t-elle ? L'histoire ne le dit pas, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle vivra autant que durera la gloire de son époux. Un peu de malheur contre beaucoup de notoriété. Elle gagne au change, non ?...

Etéocle et Polynice
                            

L’anniversaire de ma femme exige les honneurs
     Habituels. Mes mains, accomplissez le rite !
C’est ainsi que jadis Ulysse a célébré, qui sait,
     L’anniversaire de la sienne au bout du monde.
Que ma bouche oublie mes malheurs et garde le silence,
     Car elle a désappris la langue du bonheur.
Revêtons l’habit que je vêts une fois l’an et dont
     La couleur blanche jure avec ma destinée ;
Elevons un autel avec des mottes de gazon,
     Couronnons le foyer attiédi de guirlandes ! 10
Esclave, donne-moi l’encens, qui épaissit la flamme,
     Et le vin, qui fait grésiller le feu sacré.
Même si je suis loin, viens ici, je t’en prie, heureux
     Anniversaire, plus brillant que n’est le mien.
Si un déplorable sort menaçait aussi ma femme,
     Que mes malheurs l’en acquittent à tout jamais.
Son bateau vient d’essuyer une terrible tempête ;
     Qu’il aille, désormais, par une mer tranquille.
Que sa maison, sa fille, sa patrie fassent sa joie ;
     Il suffit que moi seul en aie été privé. 20
Puisque son cher époux n’a pas pu faire son bonheur,
     Qu’à l’avenir, aucun nuage ne l’attriste.
Qu’elle vive, aime son mari absent – tel est son lot –,
     Et achève ses ans aussi tard que possible.
J’y ajouterais les miens, mais je crains que le contact
     De mon destin ne corrompe le cours des siens.
L’homme n’est sûr de rien : qui aurait cru que je pourrais
     Célébrer cette fête au beau milieu des Gètes ?
Mais regarde comme la brise emporte, heureux présage,
     La fumée qui naît de l’encens vers l’Italie ! 30
Les nuages sortant du feu auraient-ils du bon sens ?
     S’ils fuient ton ciel, Euxin, ce n’est pas sans raison ;
Ainsi monta une noire fumée de l’autel où
     Etait offert à Etéocle et Polynice
Un même sacrifice ; elle se scinda – sur leur ordre ? –
     En deux colonnes ennemies l’une de l’autre.
Jadis, je m’en souviens, je disais la chose impossible :
     Selon mon jugement, Callimaque avait tort.
Aujourd’hui, je crois tout puisqu’une vapeur avisée
     Tourne le dos au pôle et gagne l’Italie. 40
Si donc ce jour ne s’était pas levé, jamais, pauvre
     De moi, je ne devais revoir un jour de fête.
Il est encore porteur des qualités héroïques
     Que l’on trouve chez Pénélope ou Andromaque :
Sont nées ce jour-là pudeur, fidélité, probité,
     Moralité, mais pas les joies, plutôt les peines,
Les soucis, l’ingrate fortune et les justes reproches
     Qu’adresse au lit nuptial ma femme quasi veuve.
Convenons qu’à l’épreuve du malheur, la probité
     Devient, du fait de l’infortune, objet de gloire : 50
Si l’endurant Ulysse n’avait pas trouvé d’embûches,
     Pénélope eût goûté le bonheur, non la gloire ;
Connaîtrait-on seulement Evadné dans son pays
     Si son mari était entré vainqueur dans Thèbes ?
Des filles de Pélias, une seule est connue ; pourquoi ?
     Parce qu’une seule a épousé un malheureux.
Qu’un autre soit le premier à fouler le sol de Troie,
     Et l’on n’aura plus à citer Laodamie.
Ton affection resterait ignorée – chose que tu
     Préfèrerais – si un bon vent gonflait mes voiles. 60
Pourtant, vous les dieux, toi César, qui seras dieu – mais tard,
     Quand tu auras vécu aussi vieux que Nestor –
Epargnez non celui qui mérite, il l’admet, sa peine,
     Mais celle qui a mal sans l’avoir mérité.

vendredi 1 mai 2020

Tristesses, V, 4

C'est peut-être dans cette pratique qu'Ovide réussit le mieux : donner la parole à un livre ou, comme ici, à une élégie. Et, pour une fois, il ne se plaint pas - trop - et fait l'éloge d'un ami fidèle - car il lui en reste quand même...
Bref, une élégie qu'on aimerait entendre parler plus longtemps...

                             

Envoyée par Naso, j’arrive des bords de l’Euxin,
     Epuisée par la mer, épuisée par la route.
Il m’a dit en pleurant : « Puisque tu le peux, va voir Rome !
     Comme ton sort, hélas ! est meilleur que mon sort. »
Il m’a aussi écrit en pleurant et n’a pas porté
     A sa bouche son sceau, mais à ses joues humides.
Si vous demandez quelle est la cause de sa tristesse,
     Demandez aussi bien où trouver le soleil.
Vous ne verrez ni feuilles dans un bois, ni herbe tendre
     Dans un vaste pré, ni eau dans le lit d’un fleuve ; 10
Vous serez surpris que Priam pleure la mort d’Hector,
     Philoctète, piqué par un serpent, gémisse.
Ah ! si seulement Naso n’avait pas à déplorer
     Ce qui fait sa tristesse ! Il supporte pourtant
L’amertume de son sort patiemment, comme il le doit,
     Sans refuser le mors, tel un cheval fougueux.
La colère du dieu finira un jour, il l’espère,
     Car, pour être coupable, il n’est pas criminel.
Il rappelle souvent à quel point le dieu est clément,
     Et a coutume de citer son propre exemple : 20
Car s’il a toujours ses biens, son titre de citoyen,
     Enfin, s’il est en vie, c’est au dieu qu’il le doit.
Mais toi qui es, si tu m’en crois, son ami le plus cher
     De tous, il te garde toujours au fond du coeur.
Il t’appelle Patrocle, il t’appelle Pylade, il te
     Nomme Thésée, il te nomme encore Euryale.
Il ne regrette pas plus sa patrie et tout ce dont
     Il éprouve l’absence en plus de sa patrie
Que ton visage et que tes yeux ; car tu lui es plus doux
     Que les rayons de miel des abeilles attiques. 30
Souvent aussi, dans son chagrin, il se souvient du temps
     Où il eût préféré que la mort vînt le prendre ;
Quand tous, fuyant son désastre soudain et contagieux,
     Se détournaient d’un seuil qu’avait frappé la foudre,
Quelques amis et toi, il s’en souvient, êtes restés
     Fidèles – quelques-uns veut dire deux ou trois…
Quoiqu’il fût abasourdi, il comprit tout et vit bien
     Que ses malheurs ne t’accablaient pas moins que lui.
Il rappelle souvent tes mots, ton expression, tes plaintes,
     Et que tu as baigné sa poitrine de pleurs, 40
Que tu l’as assisté, que tu as consolé de ton
     Mieux un ami qui aurait pu te consoler.
En retour, il te gardera pieusement en mémoire,
     Qu’il voie le jour ou que la terre le recouvre ;
Il l’a juré sur sa tête, il l’a juré sur la tienne
     – Et je sais qu’il y tient tout autant qu’à la sienne.
Pour tout cela, tu auras toute sa reconnaissance :
     Jamais tes boeufs n’auront labouré le rivage.
Protège seulement le banni sans faillir ; ce voeu
     Vient de moi, non de lui – qui te connaît trop bien. 50