Ovide gagne son lieu d’exil dans les dernières semaines de l’an 8 ap. J.-C. et y reste jusqu’à sa mort, en 17 ou 18. Il rend compte de la réalité qu’il découvre sur place dans deux recueils de poésie élégiaque, les Tristia (les Tristes) et les Epistulae ex Ponto (les Pontiques), deux recueils contenant les lettres en vers qu’il envoie à des correspondants romains. Ils ont donc valeur de témoignage. Mais, si l'on en croit la maxime latine, testis unus, testis nullus (un seul témoin, aucun témoin), ce témoignage-là doit être pris avec circonspection, d'autant plus qu'Ovide a de bonnes raisons de ne pas être un témoin irréprochable. C’est donc à une lecture critique des Tristes (cités dans ma traduction : Tristesses, Ed. Sables, 2017 ; https://www.sableseditions.fr/livres/tristesses-ovide.html). et, dans une moindre mesure, des Pontiques (cités dans la traduction de Jacques André : Pontiques, Les Belles Lettres, C. U. F., 1977) ; https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251011271/pontiques que je vous invite maintenant.
Commençons par l’ailleurs physique que constitue la Gétie.
Ovide débarque à Tomes au printemps de l’an 9 ap. J.-C., et fait bien comprendre aux destinataires de ses lettres qu’il a débarqué au bout du monde.
Tomes se situe effectivement à plus de 2000 km de Rome en ligne directe. Or Ovide n’a pas suivi la ligne directe, ce qui lui a sûrement donné le sentiment que Tomes était encore plus éloigné de Rome qu'en réalité. Voici son itinéraire.
D'après Jacques André, Tristes, Les Belles Lettres, C. U. F., 1968
Dans d’autres élégies, il précise en d’autres termes : « Me voici donc voisin, hélas ! du bout du monde » (Tr, III, 4b, 6), ou encore « Fatigué, je languis aux confins du monde habité » (Tr., III, 3, 13). Mais ces deux affirmations ne sont exactes que si on les complète en disant « voisin du bout du monde civilisé » et « aux confins du monde habité par un peuple civilisé. » Car, à proprement parler, Ovide n’est ni « voisin du bout du monde », ni « aux confins du monde habité ». Il distord la réalité, soit qu’en toute bonne foi il perçoive les choses comme il les désigne, soit qu’il souhaite que ses lecteurs les perçoive comme telles.
A chacun d'évaluer jusqu’à quel point Ovide à exagéré. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, sous un pareil climat, on ne s’attend pas à trouver une terre bien fertile ni une agriculture bien productive. Ces pressentiments vont être largement vérifiés.
Autant dire que l’agriculture, dont la pratique rend les Romains si fiers, est presque inexistante chez les Gètes, qu'elle prenne la forme du labourage ou du pâturage.
Si, donc, nous faisons un rapide bilan de la réalité physique à laquelle Ovide est confronté, on aboutit au constat suivant :
- la Gétie est le pays des confins : confins du monde connu, confins du monde habité par les mortels, confins du monde habitable.
- le topos de la froide Scythie, qui est pourtant censé présenter cette contrée comme la région la plus froide qui soit, ne donne qu’une faible idée de la réalité, réalité qui est comme le négatif du juste milieu climatique que connaissent les Romains.
- la Gétie est une terre quasi stérile. Pour le dire en deux mots, c'est un locus horribilis à opposer au locus amoenus qu’est Rome.
En décrivant l’ailleurs scythique comme il le fait, Ovide poursuit un double but : faire éprouver à ses correspondants des affects qui les incitent à plaider sa cause auprès de l’empereur, à tenter d’obtenir de celui-ci que l’exilé soit sinon rappelé à Rome, du moins transféré dans un séjour plus agréable que Tomes. Toutes les distorsions qu'Ovide fait subir à la Scythie dans la représentation qu'il en donne sont donc autant d’éléments de la stratégie argumentative du poète.
Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises ni Ovide au bout de ses peines. Car l’ailleurs physique se double d’un ailleurs humain, dont on peut craindre qu’il ne soit à l’image du premier.

Mais la description de l’ailleurs humain ne s’arrête pas là et, après avoir décrit ce qu’il voit, Ovide évoque ce qu’il entend. Et il s’attarde sur un point crucial, celui des langues qui se parlent à Tomes. Voici le bilan qu'il dresse :
On trouve, chez quelques-uns, des restes de langue grecque
D’ailleurs barbarisés par un accent gétique,
Mais dans tous ces gens-là, pas un qui puisse, à l’occasion,
Dire trois mots dans le latin de tous les jours.
Et moi, le poète romain – Muses, pardonnez-moi –,
Je dois le plus souvent m’exprimer en sarmate.
J’ai honte de l’avouer mais, ne parlant plus latin
Depuis longtemps, j’ai du mal à trouver mes mots.
Et je suis sûr que même dans ce livre il s’est glissé
– La faute au pays, pas à moi – maint barbarisme. (Tr., V, 7, 51-60)
Au contact de la population d’origine gète, le grec des fondateurs milésiens, dominant au moment de la fondation, s’est étiolé au fil du temps au point de ne subsister qu’à l’état de « restes ». De plus, en étant prononcé à la gète, il a perdu sa pureté originelle, il s’est « barbarisé ». Tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif, il a été placé en situation d’infériorité. Dès lors, si ce moyen de communication et donc de socialisation a perdu de son efficacité, si ce vecteur culturel, indice d’appartenance au monde civilisé, tend à disparaître, Ovide risque fort, bien qu’il parle couramment le grec, de ne pas pouvoir s’intégrer à la société grecque de Tomes, de perdre tout contact avec le monde civilisé. Cet éloignement social, cet éloignement culturel s’ajouteraient à l’éloignement géographique que nous avons déjà signalé.
Demandons-nous, pour finir, ce qu’il en est du latin. Comme on pouvait s’y attendre, cette langue n’est pas en usage à Tomes, ce qui interdit à Ovide la pratique de sa langue maternelle. Aussi en perd-il petit à petit la maîtrise, au point qu’il commettrait des fautes dans les élégies qu’il envoie à Rome. Voici comment il résume la situation :
J’ai honte de l’avouer mais, ne parlant plus latin
Depuis longtemps, j’ai du mal à trouver mes mots.
Et je suis sûr que même dans ce livre il s’est glissé
– La faute au pays, pas à moi – maint barbarisme. (Tr., V, 7, 57-60)
Or, on ne trouve pas de barbarismes - de "gétismes" ? - dans les poèmes d’exil. Il faut donc penser qu’Ovide tente de faire croire à ses correspondants qu'à l'image de sa langue, il est en train de se barbariser, lui qui naguère encore était le poète le plus virtuose de sa génération. Ne faut-il pas se hâter de le sauver d’un si grave danger ?
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Ovide ne peut plus organiser les lectures publiques (les recitationes) qu’il organisait dans la capitale. Autrement dit, il a perdu son public, ce qui est terrible pour un poète et plus encore pour un poète aussi mondain qu'Ovide.
Pire : le recours à la force n’a pas lieu en marge de la justice mais constitue pour eux une pratique judiciaire :
On rend aussi une injuste justice à coup d’épée
Il faut pourtant voir là non pas la négation de la justice, mais une autre approche de la justice, celle qui s’apparente à une ordalie, à un jugement divin obtenu au terme d’un duel armé : c’est la divinité qui désignera l’innocent en lui faisant éliminer le coupable par la force. L’innocent sera le bras armé du dieu justicier.
Voici donc Ovide privé, ou peu s'en faut, de la possibilité d’étancher sa soif, du plaisir de se désaltérer, qui constitue pourtant, aux yeux des épicuriens, un plaisir à la fois naturel et nécessaire, le plus simple des plaisirs.
La Gétie semble, par ailleurs, ignorer la culture de la vigne et, par conséquent, la vinification. Toutefois, la présence de Grecs laisse supposer que du vin grec parvient à Tomes. Quoi qu’il en soit, Ovide mentionne bel et bien la présence de vin, mais c’est pour signaler que, lorsque le froid sévit, il se produit la chose suivante :
Le vin garde la forme de l’amphore et tient tout seul ;
On ne le sert pas en coupes mais en sucettes. (Tr., III, 10, 23-24)
Nous avons ici affaire à un nouvel adynaton : celui du liquide qui devient solide. Il faut comprendre que, pris par le gel, le vin se solidifie, brise l’amphore qui le contenait et peut se poser sur la table sans risquer de se répandre. Vision incroyable pour un Romain. Incroyable et préoccupante. Car un Romain fait volontiers offrande aux dieux d’une libation, petite quantité de vin qu’il prélève sur sa coupe et fait couler sur le foyer sacré pour qu’elle s’élève, avec les flammes, vers les hauteurs du ciel, vers les dieux d’en haut. Mais comment faire une offrande avec du vin transformé en glaçon ? La chose est impossible, impossibilité qui fait d’Ovide un impie, qui le prive de la possibilité de s’acquitter de son devoir envers les dieux, envers l’empereur, et qui devrait inciter celui-ci à transférer son exilé sur une terre où il puisse l’honorer dignement.
Ovide nous apprend enfin que la Gétie est le théâtre d’agressions incessantes et vit par conséquent en état de guerre perpétuelle. De fait, la Gétie est un secteur récemment conquis par Rome et qui ne connaît pas encore vraiment la Pax Romana, dont Auguste est le garant. C’est ce qui pousse Ovide à écrire les vers suivants à l’empereur :
En l’absence des rites funéraires appropriés, l’âme d’Ovide sera condamnée à une errance perpétuelle. Elle ne pourra pas intégrer la communauté des âmes, rejoindre celle-ci dans les profondeurs des enfers, dans l’ailleurs absolu. Cette situation fait dire à Ovide :
Mais l’évasion la plus efficace et celle qu’Ovide pratique le plus volontiers consiste à écrire de la poésie : il compose les élégies des Tristes et des Pontiques, les dernières Héroïdes, remanie les Fastes et, peut-être, apporte des retouches aux Métamorphoses, leur donne le « dernier coup de lime » (Tr., I, 7, 30), qu’il n’avait pas eu le temps de donner à son chef-d’œuvre avant de partir en exil. En pareil cas, il gagne un ailleurs qui n’est ni l'Italie ni Rome mais des lieux qu’il a fréquentés assidument toute sa vie : le mont Hélicon et le mont Parnasse, séjours des muses.




