vendredi 5 juin 2026

Ovide chez les Gètes - L'expérience ovidienne de l'ailleurs

            La publication intitulée "Ovide chez les Gètes - L'expérience ovidienne de l'ailleurs" constitue la version étoffée d'un exposé que j'ai fait sur le thème de "l'ailleurs", thème au programme des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles littéraires. Je leur en souhaite bonne lecture ainsi qu'à leurs professeurs et à tous les amis d'Ovide curieux d'en savoir davantage sur l'exil du poète.
Jean-Luc Lévrier 
         ________________________ 
 
            Le poète romain Ovide est né en 43 av. J.-C. à Sulmo (l'actuelle Sulmona ou Sulmone), dans les montagnes du Samnium (l’actuelle région des Abruzzes), à 130 km à l’est de Rome.
 
          
          On peut donc dire que Rome a constitué pour lui un ailleurs jusqu’à ce qu’il se rende dans la capitale pour y étudier la rhétorique à l’école des meilleurs rhéteurs du moment. Rome devient alors son "chez-lui" et Sulmone un ailleurs, celui de ses jeunes années.
A l’âge de 18 ans, il quitte la capitale pour entreprendre avec un ami poète un voyage qui le mène en Grèce, sur le littoral d’Asie Mineure (l’actuelle Turquie), et en Sicile. Le voici donc parti à la découverte d’un nouvel ailleurs, celui du monde grec.
Ces trois "ailleurs" (Sulmone, Rome, le monde grec) sont certes différents les uns des autres mais ont en commun d’être situés en terre gréco-romaine, autrement dit, en pays civilisé, autrement dit, dans le "chez-lui" culturel d’Ovide.
Or, en 8 ap. J.-C., Ovide est relégué par l’empereur Auguste – pour des raisons dans le détail desquelles je n’entrerai pas ici – à Tomes (Tomi en latin), l’actuelle ville roumaine de Constanţa, un port du Pont-Euxin, l’actuelle mer Noire, situé à l’extrémité de l’empire romain, en Gétie, l’actuelle région de la Dobroudja, sur le territoire du peuple gète.
 
 

 
Voici Ovide contraint de faire l’expérience d’un ailleurs radical : celui de la relégation – c'est-à-dire de l’assignation à résidence – en terre barbare. Il aurait pu être relégué en terre civilisée ; ce ne fut pas le cas. Il aurait pu être exilé, c'est-à-dire perdre son statut de citoyen ainsi que ses biens ; ce ne fut pas le cas.  Il aurait pu être condamné à mort et rejoindre l’ailleurs absolu, celui des enfers, le royaume de Pluton, d'où l'on ne revient pas ; ce ne fut pas le cas. Le voici dans un espace intermédiaire où, sans être privé de la vie ni de la citoyenneté, il est privé de la vie civilisée.
C’est de cette expérience-là – de cet ailleurs-là – que je souhaiterais vous entretenir.

Ovide gagne son lieu d’exil dans les dernières semaines de l’an 8 ap. J.-C. et y reste jusqu’à sa mort, en 17 ou 18. Il rend compte de la réalité qu’il découvre sur place dans deux recueils de poésie élégiaque, les Tristia (les Tristes) et les Epistulae ex Ponto (les Pontiques), deux recueils contenant les lettres en vers qu’il envoie à des correspondants romains. Ils ont donc valeur de témoignage. Mais, si l'on en croit la maxime latine, testis unus, testis nullus (un seul témoin, aucun témoin), ce témoignage-là doit être pris avec circonspection, d'autant plus qu'Ovide a de bonnes raisons de ne pas être un témoin irréprochable. C’est donc à une lecture critique des Tristes (cités dans ma traduction : Tristesses, Ed. Sables, 2017 ; https://www.sableseditions.fr/livres/tristesses-ovide.html). et, dans une moindre mesure, des Pontiques (cités dans la traduction de Jacques André : Pontiques, Les Belles Lettres, C. U. F., 1977) ; https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251011271/pontiques que je vous invite maintenant.

Commençons par l’ailleurs physique que constitue la Gétie.

 

Ovide débarque à Tomes au printemps de l’an 9 ap. J.-C., et fait bien comprendre aux destinataires de ses lettres qu’il a débarqué au bout du monde.

Tomes se situe effectivement à plus de 2000 km de Rome en ligne directe. Or Ovide n’a pas suivi la ligne directe, ce qui lui a sûrement donné le sentiment que Tomes était encore plus éloigné de Rome qu'en réalité. Voici son itinéraire.

 

D'après Jacques André, Tristes, Les Belles Lettres, C. U. F., 1968

 
Il part de Rome dans le courant du mois de décembre, pendant la période dite de mare clausum, c'est-à-dire de « mer fermée », où les bateaux sont censés ne pas naviguer, la navigation étant trop dangereuse. Comme par un fait exprès, le bateau d'Ovide essuie une tempête au large de Brindes (Brundisium en latin, l’actuel Brindisi), et se retrouve poussé par des vents contraires en direction de l’Italie, où le poète est interdit de séjour. Le bateau longe ensuite les côtes de l'Epire puis gagne le golfe de Corinthe. Ovide traverse l’isthme par voie de terre et prend un autre bateau, la Minerve, qui lui fait traverser la mer Egée et le mène en Asie Mineure, à Samothrace puis en Thrace, où il débarque pour continuer sa route à pied, tandis que la Minerve continue la sienne à travers la Propontide (l’actuelle mer de Marmara). Ovide retrouve la Minerve à Thynias et gagne Tomes en cabotant. Il y débarque dans le courant du mois de mars. Il lui aura donc fallu trois mois pour arriver à destination.
 Il peut alors écrire : « J’avais donc pour destinée de voir aussi la Scythie » (Tr., III, 1, 1), désignant par synecdoque le petit territoire des Gètes du nom du vaste territoire des Scythes, dont il constitue la pointe occidentale, comme on le voit sur cette carte.
 

Dans d’autres élégies, il précise en d’autres termes : « Me voici donc voisin, hélas ! du bout du monde » (Tr, III, 4b, 6), ou encore « Fatigué, je languis aux confins du monde habité » (Tr., III, 3, 13). Mais ces deux affirmations ne sont exactes que si on les complète en disant « voisin du bout du monde civilisé » et « aux confins du monde habité par un peuple civilisé. » Car, à proprement parler, Ovide n’est ni « voisin du bout du monde », ni « aux confins du monde habité ». Il distord la réalité, soit qu’en toute bonne foi il perçoive les choses comme il les désigne, soit qu’il souhaite que ses lecteurs les perçoive comme telles.

Il lui arrive même de pratiquer une distorsion encore plus radicale en écrivant qu’il vit « sur les rives du Styx » (Pont., I, 8, 27). C’est repousser la Scythie à la limite de l’ailleurs absolu. Nous avons, bien sûr, affaire ici à une exagération, qui doit s’interpréter, cette fois encore, en termes psychologiques plus que géographiques : Ovide à l’impression – ou veut donner l’impression – qu’il est dans l’antichambre des enfers, plus mort que vif. Il veut aussi suggérer qu’il a changé d’univers, passant du monde réel, que ses contemporains peuvent effectivement parcourir, au monde mythique, d'où seuls un Ulysse ou un Enée sont revenus. Son exil s’apparente donc à une descente aux enfers, à une catabase, dont il espère sans doute qu’elle ne laissera pas ses lecteurs indifférents. En effet, les personnages d’Homère et de Virgile n’avaient pas affronté sans crainte leur descente aux enfers, et c’étaient des héros. Comment un homme aussi peu héroïque qu’Ovide pourrait-il affronter une pareille épreuve ? Qui serait assez insensible pour ne pas le prendre en pitié dans de pareilles circonstances ? 
Il arrive enfin qu’Ovide situe son exil dans « la région qui s’étend sous le Grand Chariot » (Tr., III, 1, 2). Il écrit encore « La terre qui me retient jouxte la constellation // De l’Ourse » (Tr.,  III, 4b, 1-2), région que l’auteur des Métamorphoses connaît bien puisqu’il avait consacré de longs développements à la transformation de la nymphe Callisto en la constellation en question (Méta., II, 272-530). Il est donc bien placé pour savoir que sa localisation de la Scythie n’est pas exacte. Mais peu importe : nous avons compris qu’Ovide ne recherchait pas la précision géographique.
 Puisque la Scythie, si l’on en croit Ovide, est située sous le pôle, il n’est pas surprenant qu’elle connaisse un climat polaire, du moins en période hivernale. C’est ce qu’Ovide va vérifier sur place. Mais c’est aussi ce qu’Ovide et ses lecteurs savaient depuis longtemps puisqu’avant d’être une réalité, le froid scythique est un topos (un lieu commun) littéraire, auquel Ovide a eu recours bien avant d’être exilé.
Le topos littéraire le plus courant concernant la Scythie est, en effet, un topos climatique : les poètes associaient la Scythie au froid aussi spontanément que nous associons le froid à la Sibérie. C’est ce que fait Virgile dans ses Géorgiques (III, 352-356) et Properce dans ses Elégies (IV, 3, 47-48). Quant à Ovide, il parle déjà dans les Métamorphoses des « glaces de la Scythie » (Méta., II, 224), et dans les Héroïdes, l’épithète de nature qui qualifie la région est l’adjectif « neigeuse » (Hér., XII, 29). On le voit, ce topos était largement répandu. Il permettait d’opposer le froid en question à la chaleur caractéristique de l’Orient désertique. Loin de ces extrêmes, les Romains se flattaient de connaître un juste milieu climatique, c'est-à-dire un climat ni trop chaud, ni trop froid : ce que l’on appelle un climat tempéré (cf. Vitruve, De l'architecture, VI, 11).
Pourtant, même si dire que la Scythie connaît un hiver polaire ne constitue pas un mensonge caractérisé, c’est une affirmation réductrice qui ne se vérifie que pour certains secteurs du territoire, non pour le territoire tout entier. Comme l’écrit Jacques André à propos d’Ovide, « son évocation conventionnelle [de la Scythie] généralise, en les étendant à toutes les côtes du Pont-Euxin, les données des géographes grecs sur le climat de la Scythie septentrionale » (Tristes, Les Belles Lettres, C. U. F., p. XXV). Le topos repose donc sur un fond de vérité mais ne dit pas toute la vérité.
Nous retiendrons que, dans l’esprit des poètes romains et donc des Romains eux-mêmes, la Scythie est un pays froid. Et nous verrons plus tard comment Ovide a exploité en sa faveur cette donnée bien ancrée dans l’imaginaire de ses concitoyens.
 Passant du topos conventionnel à la réalité qu'il est censé affronter, Ovide fait à ses correspondants des descriptions saisissantes de l’hiver à Tomes.
 
 La neige est là, que durcit le Borée, neige éternelle :
     Elle résistera au soleil, à la pluie.
 La première couche n’a pas fondu qu’il en retombe ;
     En bien des lieux, elle tient souvent deux années. (…)
 L’Aquilon déchaîné souffle si fort qu’il jette à bas
     Les hautes tours, arrache les toits, les emporte. (…)
 Que dire des ruisseaux, que le froid saisit et enchaîne,
     Et du lac d’où l’on tire l’eau à coups de pic ?
Le Danube, aussi large que le fleuve aux papyrus
    Et qui se jette dans le Pont-Euxin par tant
 De bouches, gèle quand les vents durcissent ses eaux bleues ;
     Il coule vers la mer sous un tunnel de glace.
 Les bateaux y voguaient ; maintenant, on y marche, et l’eau,
     Congelée, retentit du sabot des chevaux. (…)
 Sur ces ponts d’un genre nouveau, sous lesquels passe l’eau,
     Des bœufs sarmates tirent des chariots barbares.
 Me croira-t-on ? Pourtant, son intérêt n’étant pas de
     Mentir, un témoin doit être cru sans réserve.
 J’ai vu l’immense mer se solidifier en glace,
     Glissante carapace accablant l’eau sans ride.
 Mais voir ne suffit pas : j’ai marché sur les flots durcis,
     J’ai foulé à pied sec la surface des eaux. (…)
 Alors, les dauphins arqués ne peuvent bondir dans l’air ;
     Quand ils essaient, le dur hiver les en empêche.
 Même si le Borée retentit en battant des ailes,
     L’eau ne s’agite pas sur le gouffre glacé.
 Les bateaux pris par le gel seront bloqués dans du marbre,
     La rame ne pourra fendre les eaux durcies.
Des poissons, j’en ai vu emprisonnés dans de la glace ;
    Une partie d’entre eux était encore en vie. (Tr., III, 10, 13-50, avec des coupures)  
 
 Si l’on fait une sommaire analyse littéraire du passage, on constate qu’Ovide recourt volontiers à deux figures de style. La première est l’hyperbole, une figure de l’exagération. C’est ainsi qu’il écrit que la neige qui tombe à Tomes est une « neige éternelle » et qu’« en bien des lieux, elle tient souvent deux années ». La chose est invraisemblable dans cette ville côtière située dans une région « qui présente les moyennes annuelles de température les plus élevées [de Roumanie] » et où « en janvier, la moyenne varie entre -2 et -5 » (Jacques André, Tristes, Les Belles Lettres, C. U. F., p. XXIV). Aussi peut-on se demander si l’on a affaire à une hyperbole ou à un mensonge caractérisé.
Notons toutefois que l’exagération caractéristique de l’hyperbole, si outrancière soit-elle, ne nous fait pas sortir du monde réel, qui sert toujours de référent. Il n’en va pas de même avec la seconde figure, d’usage moins fréquent, et qui produit un effet plus saisissant encore : elle consiste à émettre l’hypothèse qu’une chose irréalisable se réalise. Ainsi, un amant qui veut dire à sa maîtresse « Je ne t’abandonnerai jamais » lui dira « Je ne t’abandonnerai pas avant que je puisse marcher sur l’eau ». Cette figure se nomme l’adynaton, adjectif substantivé grec qui signifie « l’impossible ».
Or, dans notre extrait, Ovide signale qu’il a pu marcher sur l’eau, que les chevaux peuvent galoper sur l’eau et, inversement, que les dauphins ne peuvent plus bondir hors de l’eau ni les poissons se déplacer dans l’eau. Il signale que le Borée, le vent du nord, celui qui souffle en tempête, ne fait pas frémir la surface de la mer. A Tomes, l’impossible est possible, voire banal, ce qui semble être le résultat d’une métamorphose que l’auteur des Métamorphoses n’avait même pas imaginée : les lois ordinaires de la physique sont bafouées, l’ordre du monde – le kosmos des Grecs – est renversé. Nous avons donc affaire à un pays régi par des lois extraordinaires, un pays qui est comme le négatif du monde connu des correspondants d’Ovide : un monde à l’envers, dans lequel la fiction est devenue réalité, dans lequel la réalité dépasse la fiction.
Cela semble difficile à croire, mais les correspondants d’Ovide savent, du fait du topos dont nous avons parlé plus haut, que la Scythie est un pays froid. Les affirmations d’Ovide ont donc quelque chance d’être admises par des gens qui ont été intellectuellement préparés à les admettre. Elles ont aussi quelque chance d’être prises en compte par Auguste, qui se présente, dans la propagande officielle, comme le garant de l’ordre et qui pourrait être tenté d’arracher un de ses concitoyens à un monde où l’ordre qu’il est censé faire régner ne règne pas.
Pour être encore plus crédible, Ovide se présente comme un témoin digne de foi. Pourtant, contrairement à ce qu’il prétend, son intérêt est de mentir ou, du moins, d’exagérer. Car s’il présentait ses conditions de vie avec plus de nuance, il aurait du mal à convaincre ses correspondants que la vie à Tomes est invivable.
Mais nous ne pouvons pas non plus mettre totalement en doute le témoignage en question. J’en veux pour preuve une photographie qui atteste véridiquement de la rigueur de l’hiver au pays des Gètes : elle montre des pêcheurs marchant effectivement sur le Danube gelé.
 
 

A chacun d'évaluer jusqu’à quel point Ovide à exagéré. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, sous un pareil climat, on ne s’attend pas à trouver une terre bien fertile ni une agriculture bien productive. Ces pressentiments vont être largement vérifiés.

Ovide vient d’un pays où tout ce que l’on plante pousse facilement. Or, à l’en croire, dans le pays des Gètes, rien ne pousse.
Cette affirmation se vérifie même au printemps, qui est pourtant censé être la saison du renouveau de la nature. Ovide l’évoque en comparant le printemps qui se réveille à Rome avec celui de Tomes :
 
 Là où pousse la vigne, le sarment porte un bourgeon
     Mais la vigne pousse bien loin de chez les Gètes ;
 Là où poussent les arbres, sur l’arbre gonfle un rameau,
     Mais les arbres poussent bien loin de chez les Gètes. (Tr., III, 12, 13-16)
 
          Plus généralement, Ovidé dénonce la terre des Gètes comme une terre stérile.
 
 Le doux raisin ne s’y cache pas à l’ombre du pampre
     Et le moût bouillonnant n’emplit pas les cuviers.
 Pas un fruit dans ce pays ; Acontius n’y trouverait
     Pas de pomme où graver son message à sa belle.
 On voit des plaines nues, dépourvues d’arbres, de feuillage ;
     Non, ce n’est pas ici qu’on trouve le bonheur ! ( Tr., III, 10, 71-76)
 
Et pourtant, voici en quels termes est décrite la Dobroudja sur Internet : « La Dobrogée (…) est une terre de pâturage ovin (moutons Mérinos), de vergers et de vignes » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Dobroudja).
D’ailleurs, à supposer que l’on veuille valoriser cette terre ingrate ou faire paître des troupeaux sur l’herbe maigre qu’elle produit, la chose serait rendue impossible par la présence de la guerre :
 
Rares sont donc les malheureux qui osent labourer :
    Un mancheron dans une main, dans l'autre une arme.
Le berger joue sur sa flûte de Pan coiffé d'un casque ;
    Ses brebis n'ont pas peur du loup mais de la guerre. (Tr., V, 10, 23-26) 

Autant dire que l’agriculture, dont la pratique rend les Romains si fiers, est presque inexistante chez les Gètes, qu'elle prenne la forme du labourage ou du pâturage.

Si, donc, nous faisons un rapide bilan de la réalité physique à laquelle Ovide est confronté, on aboutit au constat suivant :

la Gétie est le pays des confins : confins du monde connu, confins du monde habité par les mortels, confins du monde habitable.

- le topos de la froide Scythie, qui est pourtant censé présenter cette contrée comme la région la plus froide qui soit, ne donne qu’une faible idée de la réalité, réalité qui est comme le négatif du juste milieu climatique que connaissent les Romains.

- la Gétie est une terre quasi stérile. Pour le dire en deux mots, c'est un locus horribilis à opposer au locus amoenus qu’est Rome.

En décrivant l’ailleurs scythique comme il le fait, Ovide poursuit un double but : faire éprouver à ses correspondants des affects qui les incitent à plaider sa cause auprès de l’empereur, à tenter d’obtenir de celui-ci que l’exilé soit sinon rappelé à Rome, du moins transféré dans un séjour plus agréable que Tomes. Toutes les distorsions qu'Ovide fait subir à la Scythie dans la représentation qu'il en donne sont donc autant d’éléments de la stratégie argumentative du poète.

Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises ni Ovide au bout de ses peines. Car l’ailleurs physique se double d’un ailleurs humain, dont on peut craindre qu’il ne soit à l’image du premier.

 

        La population de Tomes est composée d’habitants eux-mêmes venus d’ailleurs.
        La chose est facile à établir pour ce qui concerne sa population grecque puisque la ville a été fondée au VIIe s. av. J.-C. par des colons originaires de Milet, ville de la côte d’Asie Mineure (l'actuelle côte turque). Tomes est donc à l’origine une colonie milésienne. 
       La population non grecque de Tomes est principalement composée de Gètes, population  apparentée aux Scythes ou, selon d’autres sources, aux Thraces.
        Les Gètes se seraient sédentarisés au sud de l’Hister, nom par lequel on désigne le cours inférieur du Danube. Le nord de l’Hister serait peuplé de barbares nomades, principalement les Sarmates. Quoi qu’il en soit, tous ces peuples sont des peuples venus d’ailleurs, voire d’on ne sait où.
        Voici le portrait qu’Ovide brosse d’eux à l’un de ses correspondants romains.
 
    Es-tu curieux de découvrir qui sont les Tomitains
        Et quelles sont les mœurs dont je suis entouré ?
    Bien que sur cette côte se mêlent Gètes et Grecs,
        Les Gètes insoumis sont ceux qui prédominent.
    Sur les routes, les plus nombreux à aller et venir
        Sur leur cheval sont les Sarmates et les Gètes.
    Parmi eux, pas un seul qui ne porte un arc, un carquois
        Et des flèches jaunies de venin de vipère.
    Voix rauque, traits farouches, parfaite image de Mars ;
        Cheveux et barbe qu’aucune main n’a coupés.
    Droite prompte à vous transpercer d’un coup de coutelas
        – Tout barbare en porte un attaché au côté.
    C’est là que vit, hélas ! ton cher poète, ami, loin de
        L’amour badin ; c’est eux qu’il voit, eux qu’il entend. (Tr., V, 7, 9-22)
 
        On remarque qu’Ovide ne cherche pas à donner de précisions sur les origines ethniques des barbares au milieu desquels il vit, et les désigne volontiers sous des noms variés. C’est qu’il n’écrit pas plus en ethnographe qu’en géographe. Il cherche, au contraire, à donner une impression d’ensemble de nature à rendre ceux dont il parle conformes aux topoi qui circulent sur les barbares en général – sur « le » barbare – dans la littérature gréco-romaine.
        Les Gètes ont une apparence physique de sauvages, d’hommes des bois, plus proches de l’état de nature que de la civilisation. Et ils ont des mœurs en accord avec leur apparence puisqu’ils sont violents, belliqueux, cruels. Un seul trait les distingue pourtant des barbares en général, trait qui correspond à une observation qu’Ovide a dû faire sur place : les flèches qu’ils portent sont empoisonnées. Cette distinction vise, bien sûr, à les rendre encore plus inquiétants et redoutables que dans les topoi.
        On peut conclure du portrait brossé par Ovide que, tout comme la nature dans laquelle vivent les Gètes s’inscrit en dehors des règles qui président à l’ordre du monde physique, eux-mêmes vivent en dehors des règles qui président à l’ordre du monde civilisé : dans les deux cas, il s’agit d’une atteinte portée au kosmos.
        Il faut ajouter à ce portrait des temps ordinaires quelques traits extraordinaires en rapport avec la tenue et l’apparence des Gètes pendant la saison froide.
 
 Fourrures, braies cousues les protègent des méchants froids,
    Et l’on ne voit, de tout leur corps, que le visage.
En bougeant, ils font tinter les glaçons à leurs cheveux,
    Et leur barbe, blanchie de givre, est scintillante. (Tr., III, 10, 19-22)
 
Evidemment, les Gètes ne portent pas la toge, vêtement à ce point caractéristique des Romains que Virgile désigne ceux-ci comme la gens togata (En., I, 282) : le peuple vêtu de la toge. Les Gètes portent des braies, c'est-à-dire des pantalons, vêtement caractéristique des barbares. Quant à la fourrure dont ils se vêtent alors, elle a certes le mérite de leur tenir chaud mais l’inconvénient, du moins aux yeux d’Ovide, de leur fait perdre le peu d’humanité qui était le leur et de les faire tendre vers l’animalité. Pire : ils se confondent presque avec le paysage hivernal caractérisé par ses stalactites de glace et son sol givré ; ils se métamorphosent, ou peu s’en faut, en statues de glace, se rapprochant ainsi, par leur dureté, du monde minéral. 
Cette base étant jetée, interrogeons-nous sur l’accueil que les Gètes réservent à Ovide ou, pour dire les choses autrement, sur la façon dont ils pratiquent l’hospitalité.
Ovide pouvait redouter le pire puisque les Scythes avaient eu, dans les temps mythiques, un roi nommé Lyncus qui pratiquait l’hospitalité d’une manière criminelle. Le poète lui avait d’ailleurs consacré une fable des Métamorphoses (Méta., V, 642-661). Je la résume. La déesse des moissons Cérès avait confié à un jeune Athénien nommé Triptolème le soin de répandre à travers le monde la culture du blé. Voici comment il est reçu lorsqu’il arrive en Scythie, chez le roi Lyncus « Le barbare, jaloux d'une pareille découverte [celle de la culture du blé], et voulant en usurper l'honneur, reçoit Triptolème dans son palais ; et tandis que le sommeil le livre sans défense, il l'attaque le fer en main. Il allait achever son crime : Cérès le change en lynx, et ordonne au jeune Athénien de remonter sur son char, et de le guider dans les airs. » (Méta., V, 657-661)
Nous assistons donc ici à une inversion des pratiques et des valeurs : celui qui aurait dû protéger l’étranger devient celui qui le menace. Lyncus est cruel (il tente d’assassiner son hôte), Lyncus est malhonnête (il cherche à s’attribuer un mérite qui ne lui revient pas), Lyncus est lâche (il attaque son hôte pendant son sommeil). Autant de défauts qui affectent le roi mythique des Scythes et dont les Scythes contemporains d’Ovide pourraient avoir hérité. 
Or, il semblerait qu’Ovide ait plutôt été bien traité par ses hôtes barbares. Voici en quels termes Jacques André résume sa situation : « L’administration tomitaine ne le considérait pas comme un misérable exilé : il avait été exempté d’impôt et nommé agonothète ["celui qui préside les jeux publics" CNRTL], et sa réputation avait gagné les villes grecques voisines, qui lui avaient accordé le droit de cité et décerné des honneurs ». (Jacques André, Pontiques, Les Belles Lettres, C. U. F., p. XII)
Les Tomitains finissent pas apprendre qu’Ovide les maltraite dans ses élégies : outre le portrait qu’il fait d’eux et que nous avons déjà commenté, il les trouve stupides (stolidi, Tr., V, 10, 38), il les trouve grossiers (inhumani, Pont., IV, 13, 22). Ovide se sent donc obligé de faire une mise au point dans une élégie des Pontiques : « De tels propos irritent contre moi les habitants de Tomes, et mes vers ont suscité la colère publique. (…)  Mais je n’ai rien fait de mal, je n’ai commis aucune faute, habitants de Tomes, vous que j’aime alors que votre pays m’est odieux. On peut examiner les productions de mes veilles : dans mes lettres, je ne me suis jamais plaint de vous » (Pont., IV, 14, 15-16 et 23-26). Il n’est pas sûr que ce subtil distinguo entre le pays et ses habitants ait suffi à convaincre les Tomitains que leur hôte les portait dans son cœur.

Mais la description de l’ailleurs humain ne s’arrête pas là et, après avoir décrit ce qu’il voit, Ovide évoque ce qu’il entend. Et il s’attarde sur un point crucial, celui des langues qui se parlent à Tomes. Voici le bilan qu'il dresse :

 

On trouve, chez quelques-uns, des restes de langue grecque

    D’ailleurs barbarisés par un accent gétique,

Mais dans tous ces gens-là, pas un qui puisse, à l’occasion,

    Dire trois mots dans le latin de tous les jours.

Et moi, le poète romain – Muses, pardonnez-moi –,

    Je dois le plus souvent m’exprimer en sarmate.

J’ai honte de l’avouer mais, ne parlant plus latin

    Depuis longtemps, j’ai du mal à trouver mes mots.

Et je suis sûr que même dans ce livre il s’est glissé

    – La faute au pays, pas à moi – maint barbarisme. (Tr., V, 7, 51-60)

 

Les Tomitains d’origine gète parlent le gète, qu’Ovide semble ici confondre avec le sarmate. Il le définit en ces termes : « Un langage barbare et sans lien avec le latin » (Tr., V, 2, 23). Que le langage en question soit barbare, la chose ne fait aucun doute. Mais précisons ce qu’il faut comprendre par là : quand les Tomitains s’adressent à Ovide, celui-ci n’entend qu’une succession de sons incompréhensibles et qui pourraient se transcrire par les phonèmes bar…bar… bar – telle est, effectivement, l’étymologie du mot « barbare ». Inversement, quand Ovide tente de s’adresser à eux en latin, les Gètes se moquent de lui en imitant sa façon de parler, qu’ils réduisent à la fameuse succession de phonèmes incompréhensibles, ce qui autorise Ovide à écrire cette formule tout à fait saisissante : « Le barbare, ici, c’est moi » (Tr., V, 10, 37). En matière de langue, chacun est le barbare de l’autre.
Que le gète soit sans lien avec le latin est, par contre, contestable. La langue que parlent les Tomitains d’origine gète fait partie des langues indo-européennes, tout comme le grec et le latin. Le gète a donc des liens avec le latin et le grec, mais Ovide ne les discerne pas. Ils ne seront établis que bien plus tard, par la linguistique historique. Ovide commet donc une erreur, que ses connaissances philologiques ne lui permettaient pas d’éviter : le gète ne ressemble pas au latin mais n’en est pas moins apparentée au latin.
Venons-en au grec.

Au contact de la population d’origine gète, le grec des fondateurs milésiens, dominant au moment de la fondation, s’est étiolé au fil du temps au point de ne subsister qu’à l’état de « restes ». De plus, en étant prononcé à la gète, il a perdu sa pureté originelle, il s’est « barbarisé ». Tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif, il a été placé en situation d’infériorité. Dès lors, si ce moyen de communication et donc de socialisation a perdu de son efficacité, si ce vecteur culturel, indice d’appartenance au monde civilisé,  tend à disparaître, Ovide risque fort, bien qu’il parle couramment le grec, de ne pas pouvoir s’intégrer à la société grecque de Tomes, de perdre tout contact avec le monde civilisé. Cet éloignement social, cet éloignement culturel s’ajouteraient à l’éloignement géographique que nous avons déjà signalé.

 Demandons-nous, pour finir, ce qu’il en est du latin. Comme on pouvait s’y attendre, cette langue n’est pas en usage à Tomes, ce qui interdit à Ovide la pratique de sa langue maternelle. Aussi en perd-il petit à petit la maîtrise, au point qu’il commettrait des fautes dans les élégies qu’il envoie à Rome. Voici comment il résume la situation :

 

J’ai honte de l’avouer mais, ne parlant plus latin
                Depuis longtemps, j’ai du mal à trouver mes mots.
           Et je suis sûr que même dans ce livre il s’est glissé
                – La faute au pays, pas à moi – maint barbarisme. (Tr., V, 7, 57-60) 

 

Or, on ne trouve pas de barbarismes - de "gétismes" ? - dans les poèmes d’exil. Il faut donc penser qu’Ovide tente de faire croire à ses correspondants qu'à l'image de sa langue, il est en train de se barbariser, lui qui naguère encore était le poète le plus virtuose de sa génération. Ne faut-il pas se hâter de le sauver d’un si grave danger ?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Ovide ne peut plus organiser les lectures publiques (les recitationes) qu’il organisait dans la capitale. Autrement dit, il a perdu son public, ce qui est terrible pour un poète et plus encore pour un poète aussi mondain qu'Ovide. 

Insistons, pour finir, sur deux derniers ailleurs humains auxquels Ovide est confronté : l’ailleurs juridique et l’ailleurs religieux.
A en croire le poète, les Tomitains ignoreraient ce qu’est la justice, en tout cas celle qui se pratique à Rome, et il est bien placé pour en juger puisque, avant de se lancer dans la carrière poétique, il avait pendant quelques années exercé la fonction de juge. Or, il semblerait que les Tomitains fassent régner la loi du plus fort :
 
Ils n’ont pas peur des lois : le juste le cède à la force
    Et l’épée du guerrier terrasse le bon droit. (Tr., V, 7, 47-48) 

Pire : le recours à la force n’a pas lieu en marge de la justice mais constitue pour eux une pratique judiciaire :

 On rend aussi une injuste justice à coup d’épée 

    Rigide et souvent on s’écharpe en plein forum. (Tr., V, 10, 43-44)

 Il faut pourtant voir là non pas la négation de la justice, mais une autre approche de la justice, celle qui s’apparente à une ordalie, à un jugement divin obtenu au terme d’un duel armé : c’est la divinité qui désignera l’innocent en lui faisant éliminer le coupable par la force. L’innocent sera le bras armé du dieu justicier.

Ovide nous apprend peu de choses concernant la religion des Gètes. Mais le peu qu’il nous apprend vise, comme on pouvait s’y attendre, à renforcer leur identité de barbares.
Nous découvrons ainsi qu’« Ils offrent des victimes humaines dans de cruels sacrifices » (Pont., IV, 9, 84). 
Ovide ne dit pas si la pratique en question est courante ou exceptionnelle. Mais le fait qu’il ne l’évoque qu’une fois et qu’il le fasse tardivement nous inciterait à croire que la pratique en question est rare. 
Nous savons, par ailleurs, que les Romains, pour discréditer leurs ennemis, leur ont systématiquement prêté une propension à sacrifier des êtres humains : les Carthaginois l’auraient fait, les Gaulois l’auraient fait. 
Enfin, n’oublions pas que dans les temps mythiques, Iphigénie fut offerte en sacrifice à Artémis par les Grecs en partance pour la guerre de Troie, et que, dans les temps historiques, les Romains eux-mêmes ont pratiqué – de façon, certes, tout à fait exceptionnelle – le sacrifice humain (cf. Tite-Live, H. R., XXII, 57).
 
Apparence physique, langue, pratiques juridiques, religieuses : autant de domaines dans lesquels les Gètes se différencient des Romains, autant de raisons pour Ovide d'affirmer qu'il vit dans un environnement barbare, insupportable à tout homme civilisé, autant d'incitations adressées aux lecteurs de ses élégies à militer en sa faveur.
 Mais le plus saisissant, tant pour le correspondant romain d’Ovide que pour son lecteur moderne, est sans doute à chercher dans certains aspects concrets de la vie quotidienne du poète, dans ce qu'on appelle des realia.
 
Ovide ne dit pas quel est son régime alimentaire. Mais il nous apprend qu’il a perdu le goût, si bien que quel que soit l’aliment qui lui est servi, il le trouve immangeable : « Ma bouche est privée de goût, la table servie me répugne et je me plains quand vient l’heure de l’odieux repas. Qu’on me serve les produits de la mer, de la terre, de l’air, rien n’excitera mon appétit » (Pont., I, 10, 7-10).
 Si l'on passe des aliments solides aux liquides, on constate qu'Ovide se plaint à plusieurs reprises de devoir boire une eau saumâtre : « L’eau douce est un plaisir innocent : on boit ici de l’eau de marais mêlée au sel de la mer » (Pont., II, 7, 73-74).
 S’adressant directement à la Gétie, il formule ce reproche : « L’eau de tes sources est presque de l’eau de mer : on ne sait, quand on la boit, si elle calme ou si elle irrite la soif » (Pont., III, 1, 17-18).

Voici donc Ovide privé, ou peu s'en faut, de la possibilité d’étancher sa soif, du plaisir de se désaltérer, qui constitue pourtant, aux yeux des épicuriens, un plaisir à la fois naturel et nécessaire, le plus simple des plaisirs.

La Gétie semble, par ailleurs, ignorer la culture de la vigne et, par conséquent, la vinification. Toutefois, la présence de Grecs laisse supposer que du vin grec parvient à Tomes. Quoi qu’il en soit, Ovide mentionne bel et bien la présence de vin, mais c’est pour signaler que, lorsque le froid sévit, il se produit la chose suivante :

 

Le vin garde la forme de l’amphore et tient tout seul ; 

    On ne le sert pas en coupes mais en sucettes. (Tr., III, 10, 23-24)

Nous avons ici affaire à un nouvel adynaton : celui du liquide qui devient solide. Il faut comprendre que, pris par le gel, le vin se solidifie, brise l’amphore qui le contenait et peut se poser sur la table sans risquer de se répandre. Vision incroyable pour un Romain. Incroyable et préoccupante. Car un Romain fait volontiers offrande aux dieux d’une libation, petite quantité de vin qu’il prélève sur sa coupe et fait couler sur le foyer sacré pour qu’elle s’élève, avec les flammes, vers les hauteurs du ciel, vers les dieux d’en haut. Mais comment faire une offrande avec du vin transformé en glaçon ? La chose est impossible, impossibilité qui fait d’Ovide un impie, qui le prive de la possibilité de s’acquitter de son devoir envers les dieux, envers l’empereur, et qui devrait inciter celui-ci à transférer son exilé sur une terre où il puisse l’honorer dignement.

Ovide nous apprend enfin que la Gétie est le théâtre d’agressions incessantes et vit par conséquent en état de guerre perpétuelle. De fait, la Gétie est un secteur récemment conquis par Rome et qui ne connaît pas encore vraiment la Pax Romana, dont Auguste est le garant. C’est ce qui pousse Ovide à écrire les vers suivants à l’empereur :

 
Rome domine jusque là le Pont occidental ; 
    Après, ce sont les Bastarnes et les Sarmates.
C’est la dernière région qu’ait soumise l’Italie ;
    A peine est-elle rattachée à ton empire.
Je t’en prie, donc, t’en supplie : relègue-moi en lieu sûr ;
    J’ai perdu ma patrie, mais je veux vivre en paix,
Sans craindre ces peuplades dont l’Hister me garde mal
    Ni être capturé, moi, ton concitoyen. (Tr., II, 197-204)
 
Plus précisément, quelle est sa situation ?
 
    D’innombrables peuples cruels alentour nous menacent,
        Qui estiment honteux de vivre sans rapine. 
    Au dehors, rien n’est sûr : la colline n’est défendue 
        Que par sa position et de frêles remparts.
    Quand on s’y attend le moins, toute une nuée d’ennemis
        S’abat et, ni vu ni connu, ravit sa proie. 
    Souvent, nous ramassons à l’intérieur des murs des traits
        Empoisonnés, en pleine rue, portes fermées. (Tr., V, 10, 15-22)
 
    Donc, les Gètes, barbares sédentarisés, vivent sous la menace de plus barbares qu’eux, des nomades qu’Ovide nomme indistinctement Ciziges, Colchidiens, Métères, Bastarnes, Sarmates (cf. Tr., II, 191 et 198), qui occupent la rive gauche du Danube. Le fleuve constitue certes une barrière infranchissable à la belle saison. Mais en hiver, quand la glace jette un pont entre les deux rives, ils peuvent franchir le fleuve à cheval et mettre au pillage le pays gète. C’est alors qu’Ovide lui-même se voit contraint d’assurer, selon ses forces, la défense de Tomes : 
 
    Devenu vieux, je porte une épée au côté, au bras 
         Un bouclier, sur ma tête chenue, un casque :
     Aussitôt que la tour de guet a donné le signal,
         Nous ajustons nos armes d’une main tremblante.
     L’ennemi longe nos murs sur son cheval haletant,
         Arc et flèches empoisonnées en main, furieux. (Tr., IV, 1, 73-78)
 
   Voilà donc une situation qui contredit la propagande officielle, selon laquelle Auguste fait régner dans son empire la pax Romana, contradiction qui pourrait - Ovide l'espère sans doute - inciter l’empereur à lui désigner un lieu d’exil plus conforme à l’image qu’il veut donner de son pouvoir, à l’exiler ailleurs qu’à Tomes.
 
Ovide évoque plusieurs possibilités quand il songe à son transfert.
Il pourrait être rappelé à Rome. C’est son vœu le plus cher. Mais la chose lui semble impossible dans l’immédiat et difficile à plus long terme :
 
 Je crains qu’en formulant ce vœu, je n’en demande trop ;
    Je ne peux, en effet, rien demander de mieux.
Peut-être un jour, quand sa colère se sera calmée, 
    Pourrai-je, tout tremblant, le formuler encore. (Tr., III, 8, 17-20)
 
 Par contre, il ne désespère pas d’être transféré dans un autre lieu d’exil, ce qui lui fait compléter son vœu à l’empereur :
 
            En attendant, maigre faveur mais qui pour moi n’a pas
                De prix, qu’il me transfère où il veut hors d’ici. (Tr., III, 8, 21-22)
 
            Il le répète dans les Pontiques : « Mon vœu suprême est de partir n’importe où hors de ces lieux. Je ne me soucie pas de savoir où je serai envoyé en quittant cette terre, parce que toute autre me plaira davantage que celle que je vois. » (Pont., IV, 14, 7-9)
            Bref : son vœu tient en un mot : « Qu’il allège ma peine en m’exilant ailleurs. (Tr, III, 8, 42)
            Ainsi, alors que pendant très longtemps l’ailleurs avait été pour Ovide tout ce qui n’est pas Rome, voici que le poète appelle de ses vœux un ailleurs qui s’identifierait à tout ce qui n’est pas Tomes.
           Mais ce transfert tarde à venir, et Ovide, sans perdre tout à fait l’espoir d’être transféré par Auguste, cherche à échapper par ses propres moyens à cet insupportable ailleurs tomitain.
 
             Le premier de ces moyens, le plus radical, est la mort.
         Ovide évoque à plusieurs reprises la possibilité du suicide. Dans les Tristes, il s’adresse à l’un de ses interlocuteurs en ces termes : 
 
            [Tu] me donnas le doux conseil de préférer la vie
                Lorsque mon pauvre cœur aspirait à la mort. (Tr., I, 5, 5-6)
 
            Dans les Pontiques, lorsqu’il reçoit une lettre lui apprenant le décès d’un de ses amis, il fait l’éloge de celui-ci en rappelant sa bienveillance dans les termes suivants : « Oh ! Que de fois, odieux gardien d’une vie amère, il retint mes mains prêtes au geste fatal ! »  (Pont., I, 9, 21-22)
           Mais il semblerait qu’il s’agisse là, comme l’écrit avec subtilité Jacques André, moins de « tentative[s] de suicide » que de « tentations suicidaires » (Pontiques, Les Belles Lettres, C. U. F., p. XIII.), datant non de son séjour à Tomes mais d’avant son départ de Rome.
            De façon plus explicite, Ovide écrit : « J’ai voulu mettre fin à ma souffrance par le glaive » (Pont., I, 6, 41). Il en a été détourné par l’espérance, par la déesse Spes, à laquelle il rend un vibrant hommage dans une élégie des Pontiques (Pont., I, 6, 29-44).
            Toutefois, même s’il renonce à se suicider, Ovide n’en appelle pas moins la mort et prie les dieux de précipiter sa fin :
 
            Hâtez, de grâce, un destin qui s’attarde, et refusez
                Que les portes de mon trépas restent fermées. (Tr., III, 2, 29-30)
 
            Mais les dieux n’entendent pas sa prière, puisqu’il écrit dans les Pontiques : « Le temps dévorateur détruira donc tout, excepté moi : la mort même désarme, vaincue par ma résistance ». (Pont., IV, 10, 7-8) 
            Peut-être Ovide a-t-il renoncé à se suicider et les dieux, bienveillants, à précipiter sa mort parce que mourir ne lui aurait pas permis de résoudre son problème de façon satisfaisante. Ou, pour dire les choses autrement, l’ailleurs de la mort aurait été moins satisfaisant encore que l’ailleurs de Tomes.
             En effet, si Ovide mourrait à Tomes, se poserait le problème suivant :
 
             Pas de dernières volontés, d’ami fermant mes yeux
                Chavirants en lançant le tout dernier appel.
            Pas de funérailles, pas l’honneur d’une sépulture,
                Pas un pleur mais, sur moi, de la terre barbare. (Tr., III, 3, 45-46)

En l’absence des rites funéraires appropriés, l’âme d’Ovide sera condamnée à une errance perpétuelle. Elle ne pourra pas intégrer la communauté des âmes, rejoindre celle-ci dans les profondeurs des enfers, dans l’ailleurs absolu. Cette situation fait dire à Ovide :

Mon ombre romaine errera par les ombres sarmates,
    Ombre étrangère, au milieu de mânes sauvages. (Tr., III, 3, 59-64)
 
          Si, donc, Ovide cherche à s’évader de Tomes en mourant, son âme sera condamnée à rester à Tomes, à y rester pour l’éternité, et ce dans un environnement insupportable. Le remède serait pire que le mal.
 
Le troisième moyen de fuir l’ailleurs tomitain consiste, de façon quelque peu paradoxale, à se l’approprier, à en faire un « chez-soi », à accepter d’être jusqu’à la fin exilé chez les Gètes, en un mot, à s'intégrer, à se sentir "at home" à Tomes.
De fait, il ne parle qu'exceptionnellement de sa résidence tomitaine comme de son "chez-lui". Cela ne lui arrive qu'une fois, et encore du bout des lèvres :
 
Près de chez moi ont lieu des meurtres sacrificatoires,
    Si toutefois ce sol barbare est mon « chez-moi ». (Tr., IV, 4, 85-86)
 
 Mais, à supposer qu'il se soit un tant soit peu intégré à la société gète - à la "gète-set", comme la nomme plaisamment Lucien d'Azay dans son Ovide ou l'amour puni (Les Belles Lettres, 2001, p. 42), pouvait-il le reconnaître dans ses élégies ? Ne risquait-il pas, à ce compte, de voir ses correspondants renoncer à intercéder en sa faveur ?
Cette intégration semble pourtant avoir eu lieu dans un certain domaine : le domaine linguistique. Ovide écrit dès l'an 10, c'est-à-dire un an seulement après son arrivée, qu'il se sent capable d'écrire en gète (Tr., III, 14, 48). Certes, il devait faire cet effort d'apprentissage s'il voulait entretenir quelques relations avec ses voisins. Mais il y a fort à parier qu'il s'est pris au jeu et que l'apprentissage d'une langue parfaitement étrangère n'a pas déplu à l'amateur de mots qu'il était. En 12 ou 13, il déclare : « J’ai appris à parler gète et sarmate » (Pont., III, 2, 40). Et en 14, à la mort d’Auguste, il est capable de composer un poème en gète sur l’apothéose de l’empereur et l’accession au pouvoir de Tibère. L’assemblée devant laquelle il le lit manifeste son admiration (cf. Pont., IV, 13, 18-22), preuve qu’Ovide maîtrise parfaitement la langue de ses hôtes, et indice que son intégration est peut-être plus profonde qu'il ne veut bien le dire.
 
 Le dernier moyen à la disposition d’Ovide pour s'évader de Tomes est de le faire à tire d’aile. C’est ainsi qu’il lui arrive de prendre son envol sur les ailes de l’imagination et de se retrouver à Rome.
Dans une élégie des Tristes (Tr., I, 3), il met en scène l’arrivée de son livre dans la capitale, et lui en fait faire une visite guidée. Dans une autre (Tr., IV, 2), il décrit le triomphe du futur empereur Tibère en 11 ap. J.-C., triomphe consécutif à la victoire de celui-ci sur les Germains ; et il précise :
 
    Oui, je serai ainsi un temps dans ma patrie.
Mais le bonheur de voir le vrai spectacle est réservé
     Au peuple ; à lui la joie de côtoyer son prince.
Je me contenterai des fruits de l’imagination
    Et de l’écho diffus atteignant mes oreilles. (Tr., IV, 2,64-68)

Mais l’évasion la plus efficace et celle qu’Ovide pratique le plus volontiers consiste à écrire de la poésie : il compose les élégies des Tristes et des Pontiques, les dernières Héroïdes, remanie les Fastes et, peut-être, apporte des retouches aux Métamorphoses, leur donne le « dernier coup de lime » (Tr., I, 7, 30), qu’il n’avait pas eu le temps de donner à son chef-d’œuvre avant de partir en exil. En pareil cas, il gagne un ailleurs qui n’est ni l'Italie ni Rome mais des lieux qu’il a fréquentés assidument toute sa vie : le mont Hélicon et le mont Parnasse, séjours des muses.

L’expérience de l’ailleurs qu’Ovide fait à Tomes est donc, si on l’en croit, l’expérience de la barbarie, perçue comme le négatif de la civilisation. Et le récit qu’il fait dans ses élégies s’apparente à une dystopie. Cela se vérifie principalement dans les deux domaines que nous avons examinés : celui des lieux découverts par Ovide et celui des hommes qui y vivent.
Au climat tempéré de Rome s’oppose le froid extrême de Tomes ; à la fertilité de la campagne romaine s’oppose la stérilité de la campagne tomitaine. De même, à l’humanité des Romains s’oppose l’inhumanité des barbares, inhumanité que l’on peut prendre en deux acceptions : les barbares sont cruels, les barbares n’appartiennent pas à l’espèce humaine : ne se rapprochent-ils pas de l’animal, voire du minéral, stade ultime de leur déshumanisation, qui correspond à la disparition en eux de l’âme, principe de vie ?
Cette description sans nuance et ce portrait à charge sont assurément excessifs et réducteurs, même s’ils reposent sur un fond de vérité. Et les Tomitains, qui avaient traité Ovide de leur mieux, finissent par lui reprocher son ingratitude.
Mais cette ingratitude se comprend : Ovide n’est ni géographe, ni ethnographe ; il cherche à de se faire plaindre de ses correspondants, il cherche à les apitoyer par la description de ses conditions de vie et l’évocation de la déculturation, voire de la déshumanisation qui le menacent. Telle est la stratégie argumentative qu’il a mise en place.
Ses correspondants seront d’ailleurs d’autant plus enclins à le plaindre et à œuvrer à l’amélioration de son sort que la seule connaissance qu’ils ont de la Scythie est celle des topoi, dont on sait qu’ils visent plus à produire des effets littéraires qu’à établir la vérité. Ah ! si seulement Ovide avait tenu un journal pendant ses années d’exil, dans lequel il aurait décrit sans la déformer son expérience gétique de l’ailleurs…
Malheureusement pour lui, tous ses efforts furent vains : ni Auguste ni Tibère ne le rappelèrent de son exil tomitain : il mourut chez les Gètes en 17 ou 18 ap. J.-C. sans avoir connu lors de son séjour d’autre ailleurs que celui auquel donnent accès l’imagination et la poésie.
 

 

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