samedi 11 avril 2020

Tristesses, III, 9

Vous le savez, Ovide est confiné à Tomes, l'actuelle Constantza. Dans l'Antiquité, cette ville devait son nom à un certain geste qu'y aurait accompli Médée pour ralentir la poursuite de son père Aétès.
Quel geste ?
Lis ces vers, toi qui poses la question, et tu l'apprendras. Mais si tu crains d'être horrifié par ce que tu liras, abstiens-toi et attends l'élégie de demain...

Médée / fresque / villa Arianna / Stabies
                             

Il y a donc ici aussi – qui l’eût cru ? – des villes grecques,
     Entre des noms d’une inhumaine barbarie.
Ici aussi sont arrivés des colons de Milet
     Qui ont construit des maisons grecques chez les Gètes.
Mais l’endroit porte un nom plus ancien que la fondation
     De la ville : il lui vient du meurtre d’Absyrtos.
Quand Médée, fille impie, fuyait sur le bateau qu’on doit
     A la belliqueuse Minerve et qui fendit
Le premier les mers inviolées, elle aborda, dit-on,
     Ici, après avoir abandonné son père. 10
Lorsqu’un guetteur vit celui-ci au loin depuis un tertre,
     « Un Colchidien ! » crie-il. « Je reconnais les voiles ! »
On s’agite autour de Jason, on largue les amarres,
     On lève vite l’ancre en tirant sur ses bras.
L’audacieuse Médée, criminelle, récidiviste,
     Sachant ce qui l’attend, se frappe la poitrine.
Et bien qu’elle ait toujours en elle son immense audace,
     Son visage de vierge a blêmi, s’est figé.
Voyant les voiles s’approcher, elle dit : « Il nous tient ;
     Trouvons, pour retarder notre père, une ruse. » 20
Tout en cherchant quoi faire, elle regarde un peu partout
     Et le hasard fait tomber ses yeux sur son frère.
Se rendant compte qu’il est là, elle s’écrie « Victoire !
     En mourant, il fera mon salut. » Aussitôt,
Elle transperce l’innocent qui ne redoutait rien,
     Ne se doutait de rien, d’une implacable épée,
Lui arrache les membres, les disperse dans les champs
     Pour qu’on le trouve démembré ici et là ;
Et pour en informer son père, elle met bien en vue
     Ses mains blêmes et sa tête sanguinolente : 30
Ainsi sera-t-il retardé par ce deuil inouï
     Et sa triste course arrêtée par sa collecte.
Voilà pourquoi, dit-on, ce lieu porte le nom de Tomes :
     Une soeur y aurait mis en pièces son frère.

vendredi 10 avril 2020

Tristesses, III, 8

Ovide est fatigué...
Ovide est malade...
Ovide voudrait être ailleurs...
Il n'est pas le seul. Courage !...

Médée sur son char

Que ne suis-je maintenant sur le char de Triptolème,
     Qui, le premier, ensemença la terre inculte ;
Que n’ai-je en main les rênes des dragons avec lesquels
     Médée s’enfuit de ta citadelle, Corinthe ;
Que ne puis-je maintenant, prendre et agiter des ailes,
     Soit les tiennes, Persée, soit, Dédale, les tiennes,
Pour fendre en volant l’air léger et voir soudain le sol
     De ma douce patrie, les traits de la maison
Que j’ai dû abandonner, mes fidèles compagnons
     Et, plus que tout, le cher visage de ma femme.
Idiot, à quoi bon ces souhaits – ils sont vains –, ces voeux puérils
     Jamais réalisés, ni hier, ni aujourd’hui,
Ni demain. En fait de voeu, supplie le divin Auguste,
     Prie religieusement le dieu qui t’a frappé :
C’est lui qui peut te fournir un char volant et des ailes :
     Qu’il te laisse rentrer, et te voici oiseau.
Je crains qu’en formulant ce voeu, je n’en demande trop ;
     Je ne peux, en effet, rien demander de mieux.
Peut-être un jour, quand sa colère se sera calmée,
     Pourrai-je, tout tremblant, le formuler encore. 20
En attendant, maigre faveur mais qui pour moi n’a pas
     De prix, qu’il me transfère où il veut hors d’ici.
Ni le ciel, ni la terre, ni l’eau, ni l’air ne me vont ;
     Je suis, hélas, entré pour toujours en langueur.
Mon corps est-il contaminé par mon esprit malade
     Ou bien mon mal provient-il de cette région ?
Depuis que j’ai atteint le Pont, l’insomnie me tourmente,
     J’ai la peau sur les os, pas un plat ne me plaît.
La couleur qu’en automne, au premier coup de froid, on voit
     Aux feuilles quand l’hiver nouveau les a meurtries, 30
C’est la couleur que l’on me voit ; mes forces m’abandonnent
     Et j’ai toujours à me plaindre d’une douleur.
Ma tête ne va pas mieux que mon corps : ils sont tous deux
     Tout aussi mal en point, et c’est double souffrance.
Devant mes yeux se tient fixée comme l’incarnation
     De ma fortune : quand je vois ce pays, les moeurs
Des habitants, leurs tenues, leur jargon, et que je pense
     A qui je suis, à qui j’étais, j’ai tellement
Envie de mourir que j’en veux à César en colère
     De ne pas venger ses offenses par l’épée. 40
Mais puisqu’il a déjà une fois modéré sa haine,
     Qu’il allège ma peine en m’exilant ailleurs.


jeudi 9 avril 2020

Tristesses, III, 7

Voici une élégie pleine de fraîcheur. Ovide s'y adresse à Périlla, une jeune poétesse à qui il avait donné des conseils quand il vivait à Rome. Une ancienne élève, en quelque sorte...
Et maintenant, que va-t-il lui conseiller ?...

Sappho de Lesbos
                            

Va saluer Périlla, lettre écrite prestement,
     Toi, la fidèle servante de mes paroles.
Tu la trouveras assise avec sa mère chérie,
     Au milieu de ses chères Muses, de ses livres.
Apprenant ta venue, elle quittera son ouvrage
     Et aussitôt : « Qui t’amène ? Que devient-il ?
– Tout en étant en vie, il préfèrerait être mort ;
     Il y a longtemps qu’il souffre et n’en souffre pas moins.
Les Muses lui ont nui, mais il est revenu vers elles :
     Il fait entrer les mots qu’il faut dans des distiques. 10
Et toi, te tiens-tu aussi à ce qui nous passionnait ?
     Fais-tu des vers savants au tour si personnel ?
Car la nature et le destin t’ont accordé de la
     Pudeur, des qualités rares et du talent.
Je l’ai conduit le premier à la source de Pégase
     Pour que ne tarît pas cette veine féconde ;
Le premier, je l’ai remarqué dans tes tendres années
     Et comme un père t’ai guidée, accompagnée.
Si, donc, le même feu continue à brûler en toi,
     Seule Sappho de Lesbos peut te surpasser. 20
Mais je crains que mon sort actuel ne te décourage
     Et que tous mes malheurs ne te démoralisent.
Tant que nous l’avons pu, je t’ai lu mes vers, toi les tiens ;
     Souvent je fus ton maître et souvent ton critique :
Je prêtais l’oreille aux vers que tu venais d’achever
     Ou, si tu te relâchais, je te faisais honte.
Mais peut-être, du fait que mes livres m’ont porté tort,
     As-tu craint de connaître un semblable destin.
Ne crains rien, Périlla, tant que tes vers n’apprendront pas
     Ce que c’est que l’amour aux hommes et aux femmes. 30
Quitte donc tes raisons de ne rien faire, ô doctissime,
     Et reprends ton sacerdoce de poétesse.
A la longue, les années gâteront ton beau visage,
     Ton front vieilli aura la ride des vieux jours.
La vieillesse ravageuse avance à pas silencieux ;
     Elle mettra la main sur ta beauté. Tu te
Désoleras lorsqu’on dira de toi : « Elle était belle »,
     Et te plaindras que ton miroir soit un menteur.
Tu mérites d’avoir de l’argent, et tu en as peu,
     Mais imagine-toi que tu en aies beaucoup. 40
La fortune, on le sait bien, donne et reprend à sa guise :
     Crésus la veille, on est Irus le lendemain.
Disons, pour faire bref, que tous nos biens sont périssables
     Hormis les biens du coeur et les biens de l’esprit.
Moi, par exemple : sans patrie, sans maison et sans vous,
     Dépouillé de tout ce qu’on pouvait m’enlever,
Je n’ai pourtant pas perdu mon talent et je l’exerce :
     César n’a pu faire valoir de droit sur lui.
Qu’un coup d’épée cruel vienne mettre fin à ma vie ;
     Après ma mort, ma renommé me survivra 50
Et tant que la Rome de Mars, victorieuse, verra
     De ses monts l’univers vaincu, je serai lu.
Echappe au mieux, toi aussi, au bûcher inévitable
     Et pratique ton art avec plus de bonheur.

mercredi 8 avril 2020

Tristesses, III, 6

Ovide écrit aujourd'hui à un ami fidèle et très proche, pour qui il n'avait aucun secret - ou presque...
Qui sait s'il ne l'aidera pas à obtenir la grâce de l'empereur ?...


                             

Tu ne veux pas dissimuler l’amitié qui nous lie,
     Très cher, ni ne le pourrais si tu le voulais.
Tant que ce fut permis, nul ne m’était plus cher que toi,
     Nul ne t’était plus attaché que moi à Rome,
Et les gens savaient si bien à quel point nous nous aimions
     Que c’était presque mieux connu que toi, que moi.
Tu avais pour les amis qui t’étaient chers un coeur pur ;
     Celui que tu chéris s’en est bien rendu compte.
Quels que soient tes secrets, tu m’en faisais le confident,
     Tu m’en donnais beaucoup à garder dans mon coeur. 10
Si j’avais un secret, c’est à toi que je le disais,
     A toi seul – excepté celui qui m’a perdu.
En l’apprenant aussi, tu conservais ton compagnon :
     Tes conseils, mon ami, auraient fait mon salut.
Sans doute mon destin voulait-il que je sois puni :
     Il m’interdit de jouir du moindre avantage.
Aurais-je évité ce malheur en me montrant prudent,
     Ou rien ne permet-il de vaincre son destin ?
En tout cas, toi qu’un long commerce m’a rendu si proche,
     Toi que je regrette, peut-être, plus que tous, 20
Ne m’oublie pas, et si ton crédit peut être efficace,
     Tente, je t’en prie, quelque chose en ma faveur,
Pour que la colère du dieu que j’ai blessé se calme,
     Qu’il allège ma peine en m’exilant ailleurs ;
Ainsi soit-il, puisque mon coeur n’a rien de scélérat,
     Puisqu’une erreur est à la base de mon crime.
Il serait long et imprudent de dire quel hasard
     M’a rendu complice d’une funeste faute.
Je tremble quand je pense à ces moments – à ma blessure – ;
     Ma douleur même se ravive à ce rappel. 30
Ce qui peut à ce point faire naître la honte, il faut
     Le tenir enfoui dans une nuit profonde.
J’ai commis une faute, voilà tout, mais je n’ai pas
     Cherché à tirer avantage de ma faute.
Si l’on veut appeler les choses par leur nom, il faut
     Nommer « sottise » le crime que j’ai commis.
S’il n’en est pas ainsi, envoie-moi si loin en exil
     Que cette terre-ci soit la banlieue de Rome.

mardi 7 avril 2020

Tristesses, III, 5

Beaucoup de ses amis abandonnèrent Ovide quand une sentence d'exil le frappa, y compris de vieux amis. Mais il en est un qui, au contraire, sans être un ami de longue date, l'accompagna autant qu'il le put. Vous avez hâte de faire sa connaissance ? Voici...


Priam supplie Achille de lui rendre le corps d'Hector
Hiéron (potier) et peintre de Brygos /
Skyphos attique à figures rouges / 490-485 av. J.-C. / Vienne
                             

Nous n’étions pas liés l’un à l’autre depuis longtemps ;
     Tu as donc pu cacher notre amitié sans peine.
Aurais-tu d’ailleurs resserré ces liens si d’aventure
     Ma barque avait été poussée par un bon vent ?
Lorsque je m’écroulai, que tous s’enfuirent en craignant
     Ma ruine et tournèrent le dos à leur ami,
Tu as osé toucher un corps qu’avait frappé la foudre,
     Franchir le seuil d’une maison désespérée.
Deux ou trois vieux amis, pas plus, font pour le malheureux
     Ce que tu fais, toi que j’ai si peu fréquenté. 10
J’ai vu – j’en fus marqué – ton visage décomposé,
     Je l’ai vu tout en pleurs, plus pâle que le mien,
Et en voyant couler à chacun de tes mots des larmes,
     J’ai bu avidement tes larmes et tes mots.
Tu m’as serré dans tes bras, tu t’es pendu à mon cou
     Et tu m’as embrassé en poussant des sanglots.
Tu as aussi tout fait pour me défendre en mon absence,
     Cher – tu sais que ce « cher » remplace ton vrai nom –
Et je garde en mon coeur bien d’autres marques d’intérêt
     Manifestes et qui ne sauraient s’effacer. 20
Fassent les dieux que toujours tu puisses aider les tiens,
     Les défendre – en des circonstances plus heureuses !
Cependant, si tu veux savoir, comme cela se peut,
     Ce que je fais, perdu sur ces rives, voici :
J’entretiens le maigre espoir – et ne me l’enlève pas –
     Qu’un dieu revienne sur ses tristes volontés.
Que je m’aveugle sur mon voeu ou qu’il soit accessible,
     Prouve-moi, je t’en prie, qu’il est bien accessible
Et emploie toute l’éloquence dont tu es capable
     A établir qu’il peut trouver satisfaction. 30
Plus on est grand, plus on peut renoncer à sa colère ;
     Quand on est généreux, on n’est pas inflexible.
Terrasser l’ennemi suffit au lion magnanime,
     Et le combat prend fin quand il gît sur le sol.
Par contre, l’ours abject, le loup et tous les animaux
     Moins nobles vont s’acharner sur celui qui meurt.
Y a-t-il plus grand devant Troie que le courageux Achille ?
     Il ne supporta pas les pleurs du vieux Priam.
Les funérailles de Darius et le cas de Porus
     Apprennent à quel point fut clément Alexandre. 40
Et l’homme n’est pas le seul qui réfrène sa colère :
     Junon a pour beau-fils un ancien ennemi.
Pour finir, je ne peux quitter tout espoir de salut
     Puisque je ne suis pas puni pour homicide.
Et je n’ai pas visé, en cherchant à tout renverser,
     La tête de César – c’est la tête du monde.
Je n’ai ni trop parlé, ni proféré des vantardises,
     Ni trop bu et lâché des paroles impies ;
Je suis puni pour avoir vu, sans le vouloir, un crime ;
     Ce dont je suis coupable est d’avoir eu des yeux. 50
Je ne peux certes pas totalement me disculper,
     Mais mon crime, en partie, consiste en une erreur.
Je garde donc espoir que lui-même puisse adoucir
     Ma peine en déplaçant son lieu d’exécution ;
Blanc Lucifer, annonciateur de l’éclatant Soleil,
     Viens à bride abattue m’apporter ce jour-là !

lundi 6 avril 2020

Tristesses, III, 4

Ovide donne un conseil au destinataire de son élégie : "Pour vivre heureux, vivons cachés".
A méditer...

Jacob Peter Gowi (1615-1661), La Chute d'Icare
                             

Tu m’avais toujours été cher, mais c’est l’adversité,
     C’est ma ruine qui m’ont appris qui tu étais.
Si tu veux en croire un ami qui sait de quoi il parle,
     Vis pour toi et tiens-toi loin des noms prestigieux,
Vis pour toi en évitant de ton mieux tout ce qui brille :
     Il brille tant le foyer de l’éclair cruel…
Mieux vaut, même si les puissants peuvent seuls être utiles,
     Se passer du puissant qui peut causer du tort.
Une antenne assez basse échappe aux tempêtes d’hiver,
     La grande voile risque plus que la petite. 10
Tu vois comme sur l’eau se balance un flotteur de liège
     Alors qu’un poids fait plonger le filet qu’il leste.
Si quelqu’un m’avait donné les conseils que je te donne,
     Peut-être vivrais-je encore où je le devrais.
Tant que j’ai vécu avec toi, qu’une brise légère
     Me portait, ma barque a vogué sur des eaux calmes.
Qui tombe en terrain plat – chose, en soi, d’ailleurs peu fréquente –
     Se relève de terre après être tombé ;
Mais le pauvre Elpénor, qui avait chu du haut d’un toit,
     Se présenta ombre frêle devant Ulysse. 20
Pourquoi Dédale agitait-il ses ailes sans danger
     Quand Icare donnait son nom à une mer ?
C’est que l’un volait haut et que l’autre volait plus bas
     – Aucun des deux n’ayant des ailes naturelles.
Crois-moi : pour vivre heureux, vivons cachés, et que chacun
     Se tienne au rang que la fortune lui assigne.
Eumède n’aurait pas perdu son fils si l’insensé
     Ne s’était pas entiché des chevaux d’Achille.
Mérops n’aurait pas vu fils en flamme et filles en arbre
     S’il avait reconnu Phaéton pour son fils. 30
Toi aussi, redoute toujours l’excès d’élévation ;
     Tes projets, s’il te plaît, serres-en bien les voiles :
Tu es digne de parcourir la vie sans trébucher
     Et de connaître un sort plus brillant que le mien.
Les voeux que j’émets pour toi, tu les dois à ta bonté
     Et à ton indéfectible fidélité.
Je t’ai vu t’affliger sur mon destin avec un air
     Qu’on aurait aussi bien pu voir sur mon visage,
Et j’ai vu tes larmes tomber sur mon visage ; je les
     Ai bues tout en buvant tes paroles fidèles.
Tu défends toujours ardemment ton ami en exil,
     Et consoles des maux à peine consolables.
Vis sans envie, laisse le temps s’écouler doucement,
     Fuis la gloire et fais-toi des amis de ton rang,
Aime le nom du cher Naso, seul à ne pas encore
     Etre banni ; car le Pont scythe a tout le reste.

dimanche 5 avril 2020

Tristesses, III, 3

Si ça n'allait pas fort hier, ça ne va pas beaucoup mieux aujourd'hui : Ovide est malade et il craint de ne pas s'en remettre. Les choses en sont au point qu'il envisage le retour à Rome de ses cendres et demande à Fabia, son épouse, de faire graver sur son tombeau cette épitaphe :

« Ci-gît Naso, baladin des tendres amours, poète.
     Son génie l’a perdu mais, si tu as aimé,
Qui que tu sois, passant, n’hésite pas à demander
     Que le repos soit doux aux cendres de Naso ».

Vite ! Redoublons de soins ! Naso va mal...

Tombeaux le long de la via Appia
                             

Si tu te demandes pourquoi cette lettre n’est pas
     Ecrite de ma main, c’est que je suis malade ;
Malade à l’autre bout du monde, en pays inconnu,
     Sans être sûr d’en réchapper. Dans quel état
Crois-tu que je suis, moi qui languis dans une contrée
     Sinistre, au milieu de Sarmates et de Gètes ?
J’exècre son climat, je n’ai pu me faire à son eau,
     Sa terre même me déplaît – qui sait pourquoi ?
Pas de maison qui vaille, d’aliments pour un malade,
     De médecin dont l’art puisse me soulager, 10
Pas d’ami pour me consoler, me raconter de quoi
     Tromper le temps, qui s’écoule si lentement.
Fatigué, je languis, aux confins du monde habité ;
     Malade, désormais, je pense à ce que j’ai
Perdu, je pense à tout, mais plus que tout, à toi, ma femme ;
     Tu tiens plus de place en mon coeur qu’il ne se doit :
Tu n’es pas là mais je te parle et n’appelle que toi ;
     Chaque jour te ramène avec lui, chaque nuit.
Qui plus est, alors que je divaguais, j’avais ton nom,
     M’a-t-on appris, sur les lèvres dans mon délire. 20
Et si je défaillais, si l’on peinait à ranimer
     Avec du vin ma langue collée au palais
Et qu’on annonçât ta venue, je ressusciterais ;
     L’espoir de te revoir me rendra ma vigueur.
J’ignore si je survivrai ; mais toi, qui ne sais rien,
     Peut-être coules-tu là-bas des jours joyeux.
Non, ce n’est pas le cas : je suis convaincu, ma chérie,
     Que sans moi tu ne peux passer que des jours tristes.
Si toutefois le cours de mon destin s’est accompli,
     Si je dois bien vite en finir avec la vie, 30
Pourquoi, grands dieux, n’avoir pas épargné un moribond
     Et daigné qu’il soit enterré dans sa patrie
En repoussant à l’heure de sa mort son châtiment,
     Ou en déplaçant sa mort avant son exil ?
Je pouvais finir dignement avant d’être puni,
     Et maintenant je vis pour mourir en exil.
Je mourrai donc si loin, sur des rivages inconnus,
     Qui rendront, à eux seuls, mon trépas déplorable.
Je ne dépérirai pas dans mon lit accoutumé,
     Et nul ne versera de pleurs sur ma dépouille ; 40
Les larmes de mon épouse, en tombant sur mon visage,
     Ne prolongeront pas ma vie d’un court instant ;
Pas de dernières volontés, d’ami fermant mes yeux
     Chavirants en lançant le tout dernier appel.
Pas de funérailles, pas l’honneur d’une sépulture,
     Pas un pleur mais, sur moi, de la terre barbare.
A ce récit, n’es-tu pas ébranlée ? Ta main tremblante
     Ne frappe-t-elle pas ta poitrine fidèle ?
Ne tends-tu pas les bras vers ce pays, bien vainement ?
     N’appelles-tu pas ton pauvre mari, pour rien ? 50
Mais pas de joues lacérées, pas de cheveux arrachés :
     On t’a déjà privée de moi, ô ma lumière.
Dis-toi que c’est en quittant ma patrie que je suis mort ;
     Cette première mort était la plus cruelle.
Pour lors, réjouis-toi – mais tu ne le peux, ma parfaite –
     Que la mort mette un terme à mes maux innombrables ;
Allège de ton mieux les tiens : ton coeur depuis longtemps
     Est expert à les supporter avec courage.
Et puisse mon âme périr avec mon corps : que rien
     De mon être n’échappe au bûcher dévorant ; 60
Car si l’âme, ignorant la mort, vole dans les hauteurs
     Du ciel, si le vieillard de Samos a raison,
Mon ombre romaine errera par les ombres sarmates,
     Ombre étrangère, au milieu de mânes sauvages.
Fais pourtant rapporter mes os dans une petite urne :
     Ainsi, ma mort mettra un terme à mon exil.
Nul ne l’interdit : à Thèbes, une soeur ensevelit
     Contre l’ordre du roi le cadavre d’un frère.
Mêle à mes os des feuilles et de la poudre d’amome,
     Referme l’urne, et enterre-la hors des murs ; 70
Et pour qu’un voyageur pressé lise mon épitaphe,
     Fais graver dans le marbre, en gros, les vers suivants :
« Ci-gît Naso, baladin des tendres amours, poète.
     Son génie l’a perdu mais, si tu as aimé,
Qui que tu sois, passant, n’hésite pas à demander
     Que le repos soit doux aux cendres de Naso ».
Cette épitaphe suffira, car j’ai un monument
     Plus durable et plus grand : il s’agit de mes livres ;
Et je suis convaincu, bien qu’ils m’aient nui, qu’ils donneront
     A leur auteur une éternelle renommée. 80
Ne t’abstiens pourtant pas de faire des présents au mort,
     De lui offrir des fleurs arrosées de tes larmes :
Bien que le feu ait réduit en poussière mon cadavre,
     Mes tristes cendres apprécieront cet hommage.
Je voudrais t’en dire plus, mais je ne peux plus dicter :
     Ma voix est fatiguée, ma langue est desséchée.
Accepte de moi un « salut ! » qui me fut refusé :
     C’est peut-être le dernier mot que je t’adresse.

samedi 4 avril 2020

Tristesses, III, 2

Gros coup de blues, ce soir, pour notre ami Naso...
Vite, venez lui remonter le moral !



J’avais donc pour destinée de voir aussi la Scythie
     Et la région qui s’étend sous le Grand Chariot !
Ni toi, fils de Latone, ni vous, doctes soeurs Piérides,
     N’avez porté secours à votre desservant.
J’étais plus sérieux que ma Muse et j’ai badiné en
     Toute innocence, avec le profit que l’on sait :
J’ai couru mille dangers, sur mer, sur terre, et je suis
     Consigné dans le Pont, que brûle un froid tenace.
Né pour le doux loisir, ennemi du tracas, j’étais
     Un délicat qui ne supportait rien, avant ; 10
Maintenant, j’endure tout : pas plus une mer sans port
     Qu’une route écartée n’ont pu causer ma perte.
Mon âme a fait front à mes maux et m’a donné la force
     De supporter ce qui est presque insupportable.
Tant que je courais des dangers, cahoté, ballotté,
     L’épreuve distrayait soucis et anxiété.
Mais ma route est achevée, mon voyage terminé
     Et j’ai atteint la terre où je purge ma peine ;
Je ne me plais qu’aux pleurs et il s’écoule de mes yeux
     Plus de pluie qu’il y a d’eau à la fonte des neiges. 20
Je pense à Rome, à ma maison, aux lieux que je regrette,
     A ce que j’ai laissé quand j’ai quitté la Ville.
Hélas ! J’ai souvent frappé à la porte du tombeau ;
     Pas une fois elle ne s’est ouverte. Pourquoi
Tant d’épées évitées, tant de tempêtes menaçantes
     Et qui jamais n’ont submergé ma pauvre tête ?
Dieux, qui vous révélez trop invariablement hostiles,
     Qui faites vôtre la colère d’un seul dieu,
Hâtez, de grâce, un destin qui s’attarde, et refusez
     Que les portes de mon trépas restent fermées.

vendredi 3 avril 2020

Tristesses, III, 1

Voulez-vous visiter la Rome d'Auguste ? Je vous propose de le faire ce soir avec pour guide le livre III des Tristesses. Regardez : il arrive dans la ville aux sept collines, dans la capitale du monde...
Nous le suivons ?...


                             

« J’arrive tout craintif et fatigué dans cette ville
     Où m’envoie un exilé. Tends-moi gentiment
La main, ami lecteur ; il n’y a pas de honte à cela :
     Pas un seul vers n’enseigne l’amour dans mes pages.
Mon maître, le malheureux, n’est pas d’humeur à cacher
     Derrière des propos badins son infortune.
Quant à ce qu’il eut le tort de commettre en son jeune âge,
     Il le condamne et le déteste – hélas ! trop tard.
Regarde ce que j’apporte ; tu n’y verras que tristesse :
     Le poème s’accorde avec les circonstances.
Si mes poèmes bancals claudiquent du second vers,
     C’est la faute au distique ou à la longue route.
Je ne suis ni blondi au cèdre, ni poncé : j’aurais
     Eu honte d’être plus élégant que mon maître.
Si le texte est couvert de mouchetures qui le tachent,
     C’est que le poète a souillé son oeuvre de
Ses pleurs. S’il s’y trouve des tours ne sonnant pas latin
     C’est qu’ils lui sont venus dans un pays barbare.
Dites-moi, s’il vous plaît, lecteurs, quel chemin prendre et où
     Frapper : je suis un livre étranger dans la ville. »
J’ai dit cela furtivement, d’une lèvre tremblante,
     Et j’ai eu du mal à trouver quelqu’un pour guide.
« Reçois des dieux ce qu’ils ont refusé à mon auteur :
     Pouvoir couler dans ta patrie des jours paisibles.
Conduis-moi, je te suivrai, bien que j’arrive épuisé
     De l’autre bout du monde, en bateau et à pied. »
Il veut bien me conduire : « Voici les forums de César,
     La voie qui tient son nom des cortèges sacrés,
Le temple de Vesta, gardien du Palladium, du feu,
     Le modeste palais de l’antique Numa. »
Il prend à droite et dit : « Voici la porte Palatine,
     Le temple de Stator, l’endroit où naquit Rome. »
Je vois, tout en admirant, un chambranle rutilant
     D’armes, je vois un bâtiment digne d’un dieu.
« Est-ce là que vit Jupiter ? » Ce qui me le faisait
     Présager était une couronne de chêne.
Quand je sus qui en était le maître, « J’ai raison, dis-je.
     Assurément, le grand Jupiter vit ici.
Mais pourquoi ce laurier en recouvre-t-il donc le seuil,
     Cet arbre épais qui couronne l’auguste entrée ?
Pour les triomphes incessants dont cette maison fut
     Bien digne ou parce qu’Apollon l’a toujours aimée ?
Parce qu’elle connaît la joie ou parce qu’elle la répand ?
     A cause de la paix qu’elle donne partout ?
Le feuillage du laurier, toujours vert, n’est pas caduc ;
     Jouirait-elle aussi une gloire éternelle ?
On peut lire pourquoi figure en haut une couronne :
     « Il a procuré le salut aux citoyens ».
Ajoutes-en un à ceux-là, père très bon : il vit
     A l’autre bout du monde, ignoré, exilé.
Il a été puni – et reconnaît qu’il le mérite –
     Pour avoir commis une erreur et non un crime.
Malheur ! Cet endroit-là m’effraie, son souverain m’effraie,
     Et les lettres tracées sur moi tremblent de crainte.
Vois mon papier : il a pâli, son sang s’est retiré ;
     Vois mes distiques élégiaques frissonner.
Maison, veuille un jour te montrer clémente pour mon père ;
     Puisse-t-il te revoir, gouvernée par les mêmes. »
De là, je suis conduit droit au temple resplendissant
     D’Apollon, au sommet de marches élevées.
Y alternent colonnes venues de loin et statues :
     Les Danaïdes et leur père, épée en main ;
On y propose aux lecteurs ce que des savants d’hier
     Et d’aujourd’hui ont embrassé par leur esprit.
J’y recherchais mes frères – sauf, bien sûr, ceux que leur père
     Aurait préféré ne pas avoir engendrés.
Le gardien préposé au saint lieu m’enjoignit alors
     De quitter le secteur – où je cherchais en vain.
Je gagne d’autres temples, situés près d’un théâtre ;
     Ici non plus, mes pieds n’étaient pas bienvenus.
La Liberté m’interdit l’accès de son Atrium
     Qui, le premier, s’ouvrit aux ouvrages savants.
La fortune du pauvre auteur affecte ses enfants,
     Et nous, ses fils, sommes comme lui exilés.
Peut-être un jour César, quand le temps l’aura désarmé,
     Sera-t-il moins sévère envers nous, envers lui.
Ô dieux – mais tous n’ont pas à être invoqués. Ô César,
     Toi le plus grand, je t’en supplie, exauce-moi !
En attendant, puisque les lieux publics me sont fermés,
     Puissé-je me cacher chez un particulier.
Et vous, s’il est permis, prenez mes vers confus d’avoir
     Eté honteusement chassés, mains plébéiennes.

PS : J'ai constaté qu'un très fidèle lecteur se connectait au blog depuis Irvine, dans la banlieue de Los Angeles. S'il le souhaite, qu'il me contacte par mail : j'aimerais le remercier personnellement...

jeudi 2 avril 2020

Tristesses, II

Plus de gravité, aujourd'hui, plus de solennité : le banni écrit au Princeps, le poète écrit à l'empereur, Ovide écrit à Auguste...
Une longue lettre - la plus longue des Tristesses -, et la seule.
Auguste y sera-t-il sensible ?...


                             

Qu’ai-je à faire avec vous, livres, mon souci, mon malheur ?
     Mon génie n’a-t-il pas, hélas, causé ma perte ?
Pourquoi revenir vers vous, qu’on vient de condamner, Muses,
     Vers criminels qui m’ont valu d’être puni ?
N’est-ce pas assez d’une fois ? Ils ont donné envie
     De me connaître, hélas ! aux hommes et aux femmes,
Et à César de sanctionner ma personne et mes moeurs
     Pour cet Art, désormais interdit par son ordre.
Détruisez ma passion, vous détruirez aussi mon crime ;
     Mes vers ont fait de moi, j’en conviens, un coupable. 10
Voilà récompensés mes veilles, mes travaux, ma peine ;
     Un châtiment : c’est ce qu’a trouvé mon génie.
Oui, je détesterais les doctes soeurs, si j’étais sage,
     Divinités pernicieuses pour leur dévot.
Mais – si grande est la folie que mon mal a pour compagne –
     Mon pied meurtri revient heurter la même pierre,
Comme un gladiateur vaincu retourne dans l’arène,
     Un bateau naufragé sur une mer houleuse.
A moins que, comme jadis ce fut le cas pour Télèphe,
     Ce qui m’a fait du mal ne me fasse du bien 20
Et que la Muse apaise un courroux qu’elle a provoqué :
     Souvent, la poésie a fléchi les grands dieux.
César lui-même a fait célébrer par des chants Cybèle
     Ornée de tours aux mères d’Italie et à
Leurs filles ; il avait fait chanter pour Apollon aux jeux
     Qui ne sont célébrés qu’une fois tous les siècles.
A leur exemple, je t’en prie, César, toi si clément,
     Laisse un peu mon génie apaiser ta colère.
Elle est certes légitime et méritée, j’en conviens,
     – Car ma bouche n’est pas à ce point impudente –, 30
Mais qu’aurais-tu à m’accorder si je n’avais rien fait ?
     Mon sort t’a donné l’occasion de pardonner.
Si Jupiter foudroyait tous ceux qui l’ont mérité,
     Il se retrouverait avant longtemps sans arme.
Or, quand son tonnerre, en grondant, a effrayé le monde,
     Il fait cesser la pluie et rend le ciel serein.
C’est donc justice s’il est dit père et maître des dieux,
     Si le vaste univers n’a rien qui le surpasse.
Et puisqu’on te dit aussi de la patrie père et maître,
     Comporte-toi comme le dieu qu’on nomme ainsi
– Ce que tu fais déjà : a-t-on jamais tenu avec
     Plus de modération les rênes d’un empire ?
Tu pardonnas souvent celui que tu avais vaincu
     Et qui, s’il eût vaincu, ne t’eût pas pardonné.
J’ai même vu bien des gens comblés d’honneurs, de richesses,
     Et qui avaient porté les armes contre toi.
Le jour où la guerre prit fin, ta colère prit fin ;
     Ensemble les deux camps firent des dons aux temples.
Si ton soldat, César, se réjouit d’avoir vaincu,
     Le soldat ennemi peut le faire de l’être. 50
Ma cause est meilleure : nul ne dit que j’ai soutenu
     Tes ennemis ou combattu sous leur bannière.
Je le jure par la mer, par la terre et les Enfers,
     Par toi, dieu présent sous nos yeux : je t’ai porté
Dans mon coeur et je me suis donné de toute mon âme,
     Faute de mieux, à l’homme le plus grand qui soit.
J’ai souhaité que tu tardes à rejoindre les étoiles,
     Perdu dans la foule de ceux qui le souhaitaient
Egalement. J’ai fait brûler pour toi un pieux encens,
     Et j’ai joint mes voeux personnels aux voeux publics. 60
Dirai-je que même ces livres que l’on me reproche
     Sont remplis de ton nom en mille et un passages ?
Vois mon oeuvre maîtresse – actuellement inachevée –,
     Qui rapporte d’incroyables métamorphoses :
Tu trouveras là des éloges de ton nom, du nom
     Des tiens, et bien des gages de mes sentiments.
Mes vers n’ajoutent rien à ta gloire : pour qu’elle augmente,
     Il manque un échelon qu’elle puisse gravir.
Jupiter, si glorieux soit-il, n’en apprécie pas moins
     Qu’on dise ses hauts faits, qu’un poème le chante. 70
Et quand sont rappelés la guerre des Géants et ses
     Combats, sans doute est-il content d’être loué.
D’autres ont, pour te célébrer, l’élévation voulue,
     Entonnent ta louange avec plus de génie.
Mais si dieu est sensible au sang versé de cent taureaux,
     Il l’est aussi aux grains d’encens dont on l’honore.
Quel ennemi sauvage et cruel entre tous j’avais
     En celui, quel qu’il soit, qui t’a lu mes bluettes
Pour empêcher que ceux de mes écrits qui te louaient
     Ne puissent être lus d’un oeil trop impartial ! 80
Mais, tant que tu m’en veux, qui pourrais-je avoir pour ami ?
     J’eus moi-même du mal à ne pas me haïr.
Quand une maison ébranlée commence à s’affaisser,
     Tout son poids va porter sur les parties qui cèdent.
Si une fissure apparaît, l’édifice se fend
     Et, sous la charge, il s’écroule par pans entiers.
Mon poème m’a donc valu d’être haï de tous,
     Chacun voyant avec tes yeux, comme il se doit.
Je me souviens pourtant que tu approuvais ma conduite :
     J’ai défilé sur le cheval que tu m’offris. 90
Si ça ne compte pas, si cet honneur ne me vaut rien,
     Du moins n’avait-on contre moi aucun grief.
Je n’ai pas desservi ceux dont j’ai traité le dossier,
     Ni mal instruit de procès chez les centumvirs ;
Je fus aussi impartial dans les affaires privées :
     Même vaincue, la partie adverse en convint.
Sans ce qui vient de me nuire, hélas ! j’aurais conservé
     Ton agrément, qui si souvent me protégea.
Mais je viens de périr : il a suffi pour couler mon
     Bateau, tant de fois préservé, d’une tempête. 100
Et je n’ai pas reçu qu’un petit paquet d’eau : les flots
     De l’Océan se sont abattus sur ma tête.
Pourquoi ai-je vu… ça, et rendu mes yeux criminels ?
     L’imprudent que j’étais se découvrit coupable.
Actéon a vu Diane nue sans rien préméditer ;
     Il n’a pas pour autant échappé à ses chiens.
Avec les dieux, on expie même le fruit du hasard :
     N’avoir pas fait exprès n’est pas péché véniel.
Lorsque ma funeste erreur m’emporta, notre maison,
     Modeste, certes, mais sans tache, a succombé 110
– Modeste ne signifiant d’ailleurs pas ‘sans passé
     Eclatant’, pas ‘sans noblesse qui se respecte’.
Ni richesse ni pauvreté n’attiraient l’attention
     – Cette médiocrité sied à un chevalier.
Mais quoi qu’il en soit de la modestie de ma maison,
     Il est sûr qu’elle doit son lustre à mon génie.
J’ai beau passer pour en avoir usé frivolement,
     La grandeur de mon nom est partout reconnue.
La foule des lettrés connaît Naso et n’a pas peur
     De le compter parmi les auteurs estimables. 120
Cette maison chérie des Muses s’est donc écroulée :
     Une faute a suffi, mais elle était de taille…
Pourtant, si la colère de César, que j’ai blessé,
     S’apaise, elle peut se relever de sa chute.
Il s’est montré si clément qu’il m’a fixé une peine
     Inférieure à la peine que je redoutais :
J’eus la vie sauve et ta colère, ô prince qui sévit
     Avec modération, n’exigea pas ma mort.
Et comme s’il n’eût pas suffi de me laisser la vie,
     Loin de les confisquer, tu me laissas mes biens. 130
Tu ne m’as pas non plus fait condamner par le Sénat,
     Ni fait exiler par un tribunal spécial :
Tu m’as, comme le doit un prince, accablé d’invectives ;
     Tu t’es chargé, comme il convient, de te venger.
De plus, l’édit, tout en étant terrible et menaçant,
     Formule cependant ma peine avec douceur :
Je n’y suis pas appelé « exilé » mais « relégué » ;
     Tu désignes mon sort en choisissant tes mots.
Pour qui est sain d’esprit et raisonnable, néanmoins,
     Déplaire à un tel homme est la pire des peines. 140
Un dieu, pourtant, peut ne pas se montrer impitoyable :
     Le jour brille une fois les nuages chassés.
J’ai vu un ormeau ployer sous le pampre de la vigne,
     Que Jupiter avait rudement foudroyé.
Me défendrais-tu d’espérer, je garderais espoir :
     C’est le seul ordre auquel je peux contrevenir.
Quand je songe à ce que tu es, prince très doux, j’espère ;
     Quand je pense à ce que j’ai fait, je désespère.
Les vents qui agitent l’air n’ont pas uniformément 150
     Même fureur, et leur rage n’est pas constante ;
Ils peuvent se calmer, s’interrompre, se taire, au point
     Qu’ils sembleraient avoir perdu leur énergie.
Ainsi mes craintes s’en vont puis reviennent et varient,
     Me donnant ou m’ôtant l’espoir de te fléchir.
Par les dieux – puissent-ils t’accorder une longue vie
     Et, s’ils aiment le nom romain, ils le feront –
Par la patrie, qui t’a pour père et, donc, ne risque rien,
     – J’étais, naguère encore, un membre de ce peuple –
Reçois l’amour qui t’est dû de Rome reconnaissante :
     Tes actes et ton coeur te le font mériter. 160
Puisse Livie rester de longues années ta compagne ;
     Tu es le seul qu’elle méritât pour époux,
Sans elle, il convenait que tu gardes le célibat :
     Tu ne pouvais en prendre une autre pour épouse.
Que ton fils soit préservé tout comme toi et qu’âgé
     Il partage l’empire avec toi, son aîné ;
Puissent tes petits-fils continuer, ces jeunes astres,
     A marcher dans tes pas et dans ceux de ton père.
Et puisse la Victoire, qui ne quitte pas ton camp,
     De nouveau s’avancer, rejoindre tes enseignes, 170
Voler, comme de coutume, autour du chef italien
     Et ceindre de laurier ses cheveux éclatants.
C’est par lui que tu guerroies, par son corps que tu combats ;
     Tu lui confies tes dieux et le commandement :
Une moitié de toi veille sur Rome, où tu résides,
     L’autre est là-bas, où tu fais de terribles guerres.
Qu’il te revienne vainqueur de chez l’ennemi dompté
     Et, du haut de son char couronné, resplendisse.
Pitié, de grâce ! Epargne-moi l’arme cruelle de
     Ta foudre : je la connais trop bien, pour mon malheur. 180
Pitié, père de la patrie ! Souviens-toi de ce titre
     Et garde-moi l’espoir de te fléchir un jour.
Je n’implore pas mon retour, même si les grands dieux
     Passent pour souvent donner plus qu’on ne demande.
Accorde à ma prière un exil plus doux et plus proche,
     Et ma peine en sera grandement allégée.
J’endure mille maux, banni au milieu d’ennemis ;
     Pas un exilé n’est plus loin de sa patrie.
Moi seul fus envoyé à l’embouchure du Danube
     Affronter les rigueurs de l’Arctique glacial. 190
Ciziges, Colchidiens, Gètes et Métères en horde…
     Le Danube a du mal à leur faire barrage.
Tu as exilé d’autres gens pour des motifs plus graves,
     Mais personne n’a dû partir plus loin que moi.
Au-delà, il n’y a rien, si ce n’est le froid, l’ennemi
     Et la mer, dont les eaux sont prises par le gel.
Rome domine jusque là le Pont occidental ;
     Après, ce sont les Bastarnes et les Sarmates.
C’est la dernière région qu’ait soumise l’Italie ;
     A peine est-elle rattachée à ton empire. 200
Je t’en prie, donc, t’en supplie : relègue-moi en lieu sûr ;
     J’ai perdu ma patrie, mais je veux vivre en paix,
Sans craindre ces peuplades dont l’Hister me garde mal,
     Ni être capturé, moi, ton concitoyen.
Il serait sacrilège qu’un homme de sang latin
     Porte, sous les Césars, des entraves barbares.
Deux fautes m’ont perdu : un poème, une erreur. Pourtant,
     Je ne dois pas parler de ce deuxième tort.
Que suis-je pour rouvrir tes blessures, César ? Tu as
     Déjà souffert une fois, ce qui est bien trop. 210
Quant au premier, il me vaut d’être accusé d’enseigner
     Dans un poème abject le sordide adultère.
Un esprit supérieur peut donc parfois être trompé,
     Et tu n’as pas à t’abaisser à tout savoir.
Jupiter n’a pas de temps à consacrer aux détails :
     Il veille sur les dieux, sur les hauteurs du ciel ;
Et toi, en embrassant le monde, qui dépend de toi,
     Tu laisses l’accessoire échapper à tes soins.
Quoi ! Le premier de l’empire abandonnerait son poste
     Pour aller lire mes distiques élégiaques ? 220
Le poids du nom romain pèse sur toi trop pesamment,
     Sa charge, à tes épaules, est un trop lourd fardeau
Pour que ta divinité s’attarde à mes inepties,
     Pour que tes yeux scrutent le fruit de mes loisirs.
Tantôt tu dois dompter l’Illyrie ou la Pannonie,
     Tantôt la crainte naît d’armes rhètes ou thraces,
Tantôt l’Arménien veut la paix et le cavalier Parthe
     Livre en tremblant son arc et nous rend nos enseignes,
Tantôt la Germanie te retrouve jeune en ton fils,
     Nouveau César qui guerroie pour le grand César. 230
Dans ce grand corps, enfin, si grand qu’il n’eut jamais d’égal,
     Il n’est pas un endroit où l’empire vacille.
Rome aussi te fatigue : tu y veilles sur tes lois
     Et sur les moeurs que tu veux semblables aux tiennes.
Tu procures à tous un loisir dont tu es privé,
     Guerroyant sans répit contre tant d’adversaires.
Dois-je donc m’étonner qu’en supportant de telles charges
     Tu n’aies jamais pu parcourir mes vers légers ?
J’aurais pourtant préféré que tu aies le temps de lire :
     Tu aurais vu que mon Art est irréprochable. 240
Certes, j’admets que ces écrits n’ont pas un front sévère
     Et ne méritent pas qu’un tel prince les lise.
Ils ne transgressent pas pour autant la législation
     Ni ne servent à éduquer les jeunes filles.
Pour que tu ne doutes pas du public que j’ai visé,
     Voici ces quatre vers, extraits du livre un :
« Loin d’ici, étroits rubans, insignes de la pudeur,
     Loin d’ici long volant qui descend à mi-pied !
Rien n’est illégitime dans mes chants. Mon poème est
     Irréprochable et ses larcins autorisés. » 250
N’est-ce pas formellement mettre à l’écart celles que
     Robe longue et rubans rendent inaccessibles ?
– Et si une honnête épouse lit cet Art fait pour d’autres ?
     Sans être concernée, elle y apprend des choses.
– Qu’une honnête épouse renonce donc à la lecture :
     Car tout poème peut l’instruire dans le mal.
Si elle a un mauvais penchant, elle verra partout
     Matière à conformer ses propres moeurs au vice.
Qu’elle prenne les Annales – rien n’est plus rébarbatif – ;
     Elle y lira comment Ilia devint mère ! 260
Qu’elle prenne Lucrèce : « Mère des Enéades… ». « Comment
     Vénus nourricière est mère des Enéades ? »
J’établirai plus loin, pour procéder avec méthode,
     Que tout poème peut pervertir les esprits.
Mais tout livre ne sera pas pour autant criminel :
     Ce qui nous est précieux peut aussi bien nous nuire.
Qu’est-il de plus utile que le feu ? Or l’audacieux
     Qui va causer un incendie s’arme du feu.
Parfois la médecine sauve et parfois elle tue :
     « Cette herbe fait du bien ; cette autre fait du mal ». 270
Le bandit et le voyageur prudent ont une épée
     Mais l’un pour attaquer, l’autre pour se défendre.
On apprend l’éloquence pour plaider les causes justes ;
     Elle accable le juste et défend le coupable.
Ainsi, qui lit mon poème avec impartialité
     Conviendra qu’il ne peut faire tort à personne.
« Mais qu’il peut pervertir des femmes… » Qui croit cela se trompe
     Et prête à mes écrits plus de poids qu’ils n’en ont.
S’il disait vrai, alors les jeux portent aussi en germe
     La débauche ; fais interdire tout spectacle ! 280
Que de gens ont eu souvent l’occasion de mal agir
     A l’occasion des combats de gladiateurs.
Fini le cirque ! Une licence dangereuse y règne :
     La jeune fille a pour voisin un inconnu.
Puisque des dames y font les cent pas en attendant
     Leur amant, que ne ferme-t-on tous les portiques ?
Est-il endroit plus saint qu’un temple ? A éviter aussi
     Pour celle dont l’esprit est enclin à fauter :
Au temple de Jupiter, lui reviendront à l’esprit
     Toutes les femmes que ce dieu a rendues mères. 290
En prière tout à côté, au temple de Junon,
     « Bien des rivales l’ont fait souffrir », se dit-elle.
Voyant Pallas : « Pourquoi donc la vierge a-t-elle élevé
     Erichthonios, cet enfant né d’un attentat ? ».
La voici dans le temple que tu offris au grand Mars :
     Vénus s’y tient près du Vengeur, Vulcain dehors.
Dans le temple d’Isis : « Pourquoi Junon l’a-t-elle donc
     Chassée par le mer Ionienne et par le Bosphore ? ».
Vénus lui rappelle Anchise et la Lune le héros
     Du Latmos, Endymion, et Cérès Iasios. 300
Tous ces lieux peuvent pervertir un esprit mal tourné ;
     Aucun, pourtant, n’est menacé de destruction.
La page une de mon Art – fait pour les courtisanes
     Et elles seules – détourne de lui les mains pures.
Quand une femme va où le prêtre interdit d’aller,
     C’est elle, aussitôt, qu’on accuse, et non le prêtre.
Parcourir des vers légers n’est d’ailleurs pas un forfait,
     Et ce qui ne doit pas se faire peut se lire.
Souvent une chaste dame, au sourcil sévère, voit
     Des filles nues disposées à tous les ébats. 310
Qu’une vestale ait devant les yeux une courtisane
     Ne vaut pas une punition au souteneur.
Mais qui me dira pourquoi ma Muse est si libertine,
     Pourquoi mon livre invite un chacun à l’amour ?
C’est une erreur, je l’avoue, une faute manifeste ;
     Mon choix et mon inspiration sont regrettables.
Pourquoi n’ai-je pas plutôt assailli de nouveau Troie
     Dans mes vers ? « Sous les coups des Grecs, elle est tombée... »
Pourquoi n’ai-je rien dit de Thèbes ? Des frères se blessant
     L’un l’autre et des sept chefs, chacun à une porte ? 320
Rome, la belliqueuse, m’offrait aussi des sujets
     – Célébrer sa patrie est une pieuse tâche.
Enfin, puisque tu remplis tout, César, de tes mérites,
     J’aurais dû de ce tout chanter une partie.
Les radieux rayons du soleil attirent les regards ;
     Pareillement, tes hauts faits m’auraient attiré.
Reproche immérité : je laboure un tout petit champ ;
     Quelle fertilité demandait cette tâche !
La barque qui osa canoter sur un petit lac
     Ne doit pas pour autant affronter le grand large. 330
Suis-je d’ailleurs seulement apte à composer des vers
     Légers ? A la hauteur dans les genres mineurs ?
Demande-moi de dire les Géants que Jupiter
     A foudroyés et je ploierai sous le fardeau.
Seul un génie supérieur peut consigner tes exploits
     César, en évitant de faillir à la tâche.
J’eus pourtant cette audace – et l’impression de t’avilir,
     De te déprécier, ce qui est sacrilège.
Je retournai à mes vers de jeunesse, oeuvre légère,
     Et laissai croire que mon coeur était épris.
C’est mon destin qui m’entraînait et non ma volonté :
     J’étais poussé à ma perte par mon génie.
J’ai étudié, mes parents m’ont fait instruire ; pourquoi ?
     La moindre lettre, hélas ! retenait mes regards.
Ce libertinage et mon Art me valent ta rancune,
     Art dont tu crus qu’il incitait à la débauche.
Mais je n’ai pas enseigné aux épouses l’adultère :
     Ce que l’on connaît mal, on ne peut l’enseigner.
Car, tout en écrivant des poèmes lascifs et tendres,
     Je n’ai jamais été visé par des ragots, 350
Et pas un seul mari, même parmi le petit peuple,
     Ne pourrait m’imputer une paternité
Douteuse. Crois-moi, mes vers n’ont rien à voir avec mes moeurs :
     Je vis honnêtement, et ma Muse est frivole.
Pour une grande part, mon oeuvre est fiction mensongère
     Et se permet plus de choses que son auteur.
Non, mon livre n’est pas le reflet de mon âme ; il cherche
     Honnêtement à charmer au mieux les oreilles.
Accius serait un monstre et Térence un noceur, des va-
     T’en-guerre ceux qui chantent les cruels combats. 360
D’autres, enfin, ont écrit des poèmes amoureux,
     Mais moi seul fus puni de les avoir écrits.
Mélanger Vénus à beaucoup de vin : voilà le seul
     Conseil qu’ait donné la Muse d’Anacréon.
Et Sappho de Lesbos n’enseigna que l’amour aux filles ;
     Or, ni Sappho ni lui ne furent inquiétés,
Ni toi, fils de Battus, qui a souvent donné à lire
     Dans tes vers le récit de tes propres plaisirs.
Dans chaque pièce du charmant Ménandre, il est question
     D’amour, et il est lu des garçons et des filles. 370
Qu’est l’Iliade elle-même si ce n’est une adultère
     Que se disputent son mari et son amant ?
Ne commence-t-elle pas par l’amour de Briséis,
     Captive qui causa la colère des chefs ?
Qu’est l’Odyssée si ce n’est une femme désirée
     Par beaucoup d’hommes en l’absence du mari ?
N’est-ce pas Homère qui fait le récit de l’union
     De Mars avec Vénus, obscène accouplement ?
D’où saurions-nous, sans le témoignage du grand Homère,
     Que deux déesses ont brûlé pour le même hôte ? 380
La tragédie surpasse en gravité les autres genres ;
     Elle aussi a toujours l’amour comme sujet.
Tout Hippolyte tient dans l’amour fou d’une marâtre ;
     Canacé s’illustra par l’amour de son frère.
Quoi ! Pélops n’enleva-t-il pas Hippodamie sur son
     Char aux chevaux phrygiens conduit par Cupidon ?
La douleur que ressent Médée, blessée dans son amour,
     Lui fait teinter son fer dans le sang de ses fils.
L’amour changea soudain en oiseaux un roi, sa maîtresse
     Et la mère qui pleure encor son cher Itys. 390
Si un frère criminel n’eût pas aimé Aéropé,
     Les chevaux du soleil n’auraient pas reculé.
L’impie Scylla n’eût pas touché le cothurne tragique
     Si l’amour n’avait pas coupé le cheveu de
Son père. Lire Electre et Oreste pris de folie,
     C’est lire le crime d’Egisthe et Clytemnestre.
Citerai-je le fier Bellérophon, dont Sthénébée,
     Perfidement, avait failli causer la mort ?
Citerai-je Hermione, Atalante, fille de Schéneus,
     Et toi, Cassandre, aimée du chef des Mycéniens ? 400
Et Danaé, Andromède, sa bru, la mère de
     Bacchus, Hémon, et la mère d’Hercule, Alcmène,
Et le gendre de Pélias, et Thésée, Protésilas,
     Qui débarqua le premier sur le sol de Troie.
Ajoute Iole et l’épouse d’Hercule et Déidamie,
     Ajoute Hylas, ajoute le jeune Troyen…
Je renonce à dresser la liste des amours tragiques :
     Les noms seuls contiendront à peine dans mon livre.
La tragédie n’ignore pas non plus le rire obscène
     Et beaucoup de ses mots manquent à la pudeur. 410
Mais représenter Achille efféminé ne nuit pas
     A celui dont les vers rabaissent ses exploits.
Aristide de Milet a fait un recueil de contes
     Licencieux ; de sa ville, il ne fut pas chassé.
Ni celui qui a décrit comment une femme avorte,
     Eubius, à qui l’on doit des histoires immondes,
Ni le récent auteur des Sybarites n’ont connu
     L’exil, ni ceux qui affichent leurs coucheries.
Ces oeuvres sont mêlées aux chefs-d’oeuvre des grands esprits ;
     Grâce à nos généraux, tout le monde y accède. 420
Mais je n’aurai pas recours qu’à des armes étrangères :
     Rome ne manque pas d’ouvrages libertins,
Et si le grave Ennius a chanté Mars à sa façon
     – Ennius, un génie supérieur à l’art grossier –,
Si Lucrèce donne les causes du feu dévorant
     Et prédit que le triple monde périra,
Le sensuel Catulle a souvent chanté sa maîtresse
     En la désignant du nom d’emprunt de Lesbie.
Il ne s’en tint pas là, divulguant bien des liaisons
     Et avouant ainsi son infidélité. 430
C’est du pareil au même avec notre petit Calvus :
     Sur des rythmes changeants il avoue ses fredaines.
Et Ticida, et Memmius, qui appellent dans leurs vers
     Les choses par leur nom – par un nom qui fait honte –
Et leur compère Cinna, et Anser, plus hardi encore,
     Caton, Cornificius, avec leurs vers légers,
Et ceux de ces auteurs où Métella porte tantôt
     Le nom d’emprunt de Périlla, tantôt le sien.
Celui qui conduisit dans les eaux du Phase l’Argo
     N’a pas pu, lui non plus, se taire sur ses frasques. 440
Les vers d’Hortensius, de Servius ne sont pas plus honnêtes ;
     Or chacun suit de pareilles autorités.
Sisenna traduisit Aristide et ne souffrit pas
     D’avoir mêlé histoire et honteux badinages.
Célébrer Lycoris ne déshonora pas Gallus,
     Mais avoir trop parlé après avoir trop bu.
Tibulle se défie des démentis d’une maîtresse
     Qui jure à son propos même chose au mari.
Il lui apprend, dit-il aussi, à tromper ses gardiens,
     Ce qui s’est maintenant retourné contre lui. 450
Il se souvient que, souvent, il lui a touché la main
     Sous prétexte de voir sa gemme ou son cachet,
Qu’il s’est souvent fait comprendre avec les doigts ou la tête,
     Et a tracé sur la table un signe muet ;
Et il apprend avec quels sucs on peut faire partir
     Le bleu que, sur le corps, a laissé un suçon.
Il demande enfin au mari trop négligent de le
     Ménager aussi, s’il veut qu’elle ait moins d’amants.
Il sait pour qui le chien aboie quand il fait les cent pas,
     Pourquoi il tousse tant devant la porte close. 460
Il donne mille conseils en la matière et apprend
     Aux épouses comment faire un mari cocu.
Cela n’a pas nui à Tibulle : on le lit, l’apprécie,
     – C’était déjà le cas avant ton principat.
Tu retrouveras ces conseils chez le tendre Properce ;
     Il n’a cependant pas subi le moindre blâme.
Je suis leur successeur, – car je tairai le nom de mes
     Contemporains en vue : l’honnêteté l’exige.
J’avoue n’avoir pas craint qu’au milieu de tant de bateaux
     Qui tous voguaient intacts un seul fasse naufrage. 470
D’autres ont écrit des traités sur les jeux de hasard
     – Nos aïeux y voyaient un crime et non des moindres – :
La valeur des osselets, comment lancer pour avoir
     Le plus de points, pour éviter le maudit chien ;
Les points qu’on fait aux dés, comment il convient de jeter
     Selon le jeu, de se placer après le jet,
Comment faire avancer des soldats rangés en colonne
     Quand deux pions ennemis menacent votre pion,
Comment, en poursuivant […] ramener un pion avancé
     Sans l’exposer dans sa retraite en l’isolant, 480
Comment chaque joueur place trois pions sur la tablette,
     Et doit les aligner pour gagner la partie.
Il est bien d’autres jeux, que je n’énumèrerai pas ;
     Ils nous font perdre notre temps, ce bien précieux.
Tel autre chante le lancer des balles et leur forme,
     Apprend la natation, apprend l’art du cerceau.
D’autres ont composé un traité sur le maquillage,
     Un Manières de table, un Recevoir ses hôtes.
Un autre indique avec quelle terre on fait une coupe
     Et quelle amphore garde au vin sa pureté. 490
C’est à cela qu’on s’amuse en décembre, au coin du feu,
     Et ces livres, jamais, n’ont nui à leur auteur.
Abusé par ces précédents, j’ai fait des vers légers ;
     Une lourde sanction a frappé ces bluettes.
Pour finir, de tant d’écrivains, je n’en vois pas un seul
     Que sa Muse ait perdu ; si, j’en vois un : c’est moi.
Et si j’avais écrit des mimes pleins de jeux obscènes ?
     Que d’amours défendues on peut leur reprocher :
Un amant élégant y plastronne immanquablement,
     Une rouée donne le change à son mari. 500
Jeunes filles, femmes, messieurs, enfants assistent au
     Spectacle, et le Sénat, presqu’au complet, est là.
Non content de souiller ses oreilles de mots impurs,
     On habitue ses yeux à voir mille infamies.
Quand l’amant a trompé le mari par un tour nouveau,
     On applaudit. « Bravo ! » On lui donne la palme.
Moins en on tire profit et plus l’auteur s’enrichit ;
     Et le préteur paie cher de telles turpitudes.
Jette un coup d’oeil, Auguste, aux comptes de tes propres jeux ;
     Tu liras ce que t’ont coûté pareilles choses. 510
Tu en as vu et tu en as souvent donné à voir
     – Majesté va chez toi de pair avec largesse –
Et tes yeux, par lesquels l’humanité entière voit,
     Ont vu, sans s’émouvoir, l’adultère sur scène.
Si l’on peut écrire des mimes au sujet scabreux,
     Je dois payer moins cher pour ce que j’ai écrit.
A moins que les tréteaux ne procurent l’impunité,
     Et que la scène n’autorise la licence ?
Mais on a souvent dansé en public sur mes poèmes ;
     Souvent tes yeux aussi s’y sont laissé charmer. 520
On voit briller dans nos maisons d’antiques portraits de
     Héros, que nous devons à la main d’un artiste ;
On voit aussi, dans un recoin, un petit tableautin
     Montrant différentes postures érotiques.
Voici Ajax, dont le visage exprime la colère,
     Et la mère barbare, aux yeux pleins de son crime,
Et voici Vénus ruisselante et tordant ses cheveux,
     Avec pour vêtement l’onde dont elle est née.
D’autres chantent la guerre et ses armes ensanglantées,
     Célèbrent tes hauts faits, les hauts faits de ta race. 530
La nature, jalouse, me limite étroitement
     Et n’a donné que peu de force à mon génie.
Pourtant, l’heureux auteur de ta chère Enéide, a mis
     Dans le lit de Didon « le héros et ses armes » ;
Or, de toute l’épopée, la partie qu’on lit le plus
     Est celle où deux amants s’unissent hors mariage.
Dans sa jeunesse, il avait bucoliquement chanté
     La tendre Amaryllis et les feux de Phyllis.
J’ai moi aussi commis, il y a longtemps, pareil poème ;
     Un châtiment récent punit la faute ancienne. 540
Il était publié quand je défilai si souvent
     A cheval devant toi, sans que tu me censures.
J’ai cru imprudemment qu’il ne me nuirait pas ; j’étais
     Jeune, et maintenant que je suis vieux, il me nuit.
La punition frappe tardivement un livre ancien ;
     La peine suit de loin ce qui l’a motivée.
Mais ne crois pas que mon oeuvre entière soit dissolue :
     J’ai souvent hissé la grand-voile à mon bateau.
J’ai composé six Fastes en six livres : à la fin
     De chaque mois correspond celle d’un volume ; 550
Mais cette oeuvre, naguère écrite en ton honneur et qui
     T’est dédiée, mon destin l’a interrompue.
J’ai aussi pris des rois pour sujet d’une tragédie
     – Le cothurne y a le ton grave qui lui sied ;
Et, sans y mettre la dernière main, j’ai entrepris
     De parler de ces corps qui ont changé de forme.
Puisses-tu revenir un peu de ta colère et t’en
     Faire lire un extrait quand tu auras le temps,
L’extrait où, commençant par les origines du monde,
     Je termine, César, mon oeuvre par ton siècle. 560
Tu y verras tout ce que mon inspiration te doit,
     Et ma ferveur à te chanter, toi et les tiens.
Mes poèmes n’ont jamais été mordants pour personne ;
     Mes vers ne sont porteurs d’aucune accusation.
En poète intègre, j’ai fui les traits d’esprit fielleux ;
     Rien qui ressemble à un bon mot empoisonné.
Parmi tant de milliers de concitoyens, tant d’écrits,
     Je suis le seul que ma Calliope aura blessé.
Mes malheurs ne doivent donc réjouir aucun Romain
     Mais en affliger de nombreux, me semble-t-il. 570
Je ne crois pas qu’on m’ait insulté une fois déchu,
     Pour peu qu’on ait payé de retour ma droiture.
Puissent mes raisons fléchir ta divine volonté,
     Ô père, ô souci et salut de ta patrie,
Non que je cherche à revoir l’Italie – peut-être un jour,
     Quand la longueur de ma peine t’aura vaincu – ;
J’implore un exil plus sûr et un peu plus tranquille :
     Que ma peine soit proportionnée à ma faute.


mercredi 1 avril 2020

Tristesses, I, 11

Eh oui ! Nous atteignons ce soir la dernière élégie du livre I des Tristesses...
Mais ne craignez rien : les Tristesses en comportent cinq... De quoi lire pendant encore des semaines, voire des mois de confinement...


                             

J’ai rédigé les lettres du recueil que tu as lu
     En voyageant dans des conditions difficiles :
Ou bien j’étais au milieu des eaux de l’Adriatique
     Et j’écrivais, tremblant, dans le froid de décembre,
Ou bien j’avais franchi l’isthme séparant les deux mers,
     Et un second bateau m’emportait en exil.
Les Cyclades ont dû rester stupides que j’écrive
     Entouré par des flots grondant avec fureur.
Et je n’en reviens pas que mon génie ait réchappé
     Des tourments de la mer joints à ceux mon âme.
Appelons cette passion folie ou stupidité,
     Le souci de rimer m’a ôté tout souci.
Souvent, j’étais ballotté par l’orage des Chevreaux
     Et souvent Stéropé faisait gronder la mer ;
Le gardien de l’Ourse atlantide obscurcissait le jour
     Ou l’Auster déversait toute l’eau des Hyades.
Souvent la mer entrait à l’intérieur ; moi, j’écrivais    
     Des vers, bons ou mauvais, d’une main qui tremblait.
L’Aquilon fait encore, en ce moment, siffler les câbles
     Tendus et l’eau s’amasse en un creux promontoire.
Le pilote lui-même, bras au ciel, appelle à l’aide
     Et fait des voeux : il a oublié sa science.
Autour de moi, je ne vois que l’image de la mort ;
     Indécis, je l’appelle et la crains à la fois.
Atteindrai-je le port, que ce port me terrifiera ;
     La terre m’effraie plus que cette mer hostile :
L’homme, comme la mer, me fait redouter ses traîtrises,
     La crainte de l’épée double celle de l’eau :
J’ai peur que l’une n’espère faire butin de mon sang,
     Que l’autre de ma mort n’ambitionne la gloire.
Terre barbare à bâbord, avide de brigandage ;
     Le sang y coule, on y massacre, on y guerroie
Et, bien que les tempêtes de l’hiver secouent la mer,
     Mon coeur est plus troublé que la mer elle-même.
Raison de plus, impartial lecteur, pour être indulgent
     Avec mes vers s’ils t’ont déçu – et c’est le cas :
Je ne les écris pas, comme autrefois, dans mes jardins
     Ni ne suis allongé sur toi, cher petit lit,
Mais balloté, l’hiver, sur d’indomptables profondeurs,
     Avec de sombres eaux qui fouettent mon papier.
Je subis les assauts du gros temps, plein d’indignation
     Que j’ose écrire quand il rugit ses menaces.
Qu’il ait raison de moi, mais qu’à l’instant où je mets fin
     A mon poème, il prenne fin, s’il le veut bien.

N'oublions pas : la petite friandise du jour...
Elle m'est fournie par Hélène et par Louise, deux amies d'Ovide...
Je vous laisse apprécier...


mardi 31 mars 2020

Tristesses, I, 10

Nous revoici en mer, mais cette fois-ci, sans tempête et sur un bateau auquel rien ne peut arriver, puisqu'il s'appelle la Minerve et bénéficie donc de la protection de la déesse...
Embarquement immédiat !...


                              

« Continue, blonde Minerve, à me protéger ainsi ! »
     – Mon bateau, où son casque est peint, porte son nom.
S’il faut mettre à la voile, il file à la moindre risée ;
     A la rame, il fait route où la rame le mène.
Sa vive allure lui fait devancer ses compagnons,
     Dépasser, même, tout bateau parti devant.
Il endure la houle et supporte l’assaut lointain
     De la vague, et résiste aux chocs furieux des eaux.
Je l’ai connu à Cenchrée-lès-Corinthe ; c’est mon guide,
     Le fidèle compagnon de mon inquiète fuite.
Au milieu des épreuves et des mers battues des vents
     Hostiles, la faveur de Pallas le protège.
Puisse-t-il ainsi franchir les portes du vaste Pont
     Et atteindre son but : le rivage des Gètes.
Une fois qu’il m’eut conduit dans l’Hellespont et qu’il eut
     Tracé le sillon étroit de sa longue route,
Laissant la ville d’Hector, nous avons viré à gauche
     Et nous avons atteint ton port, Imbros. De là,
Poussé par un vent léger sur la côte de Sérinthe,
     Il a jeté l’ancre, épuisé, à Samothrace.
La traversée jusqu’à Tempyre, en face, n’est pas longue.
     C’est là que mon bateau a déposé son maître,
Car j’avais décidé de poursuivre à pied par la Thrace.
     Il remit le cap sur les eaux de l’Hellespont,
Gagna Dardanie, dont le nom vient de son fondateur,
     Lampsaque, protégée par le dieu des jardins,
Et le détroit resserré dans les eaux duquel Hellé
     S’abîma – il sépare Sestos d’Abydos –,
Puis Cyzique, sur le littoral de la Propontide,
     Fameuse fondation du peuple d’Hémonie,
Et le rivage de Byzance, lequel donne accès
     Au Bosphore, la vaste porte des deux mers.
Puisse-t-il en sortir vainqueur et, poussé par l’Auster,
     S’empresser de passer les mobiles Cyanées,
Le golfe de Thynias et de là, par Apollonia,
     Faire route en longeant les hauts remparts d’Anchiale,
De là, passer le port de Mesembrie et Odessos
     Et la ville qui tient de toi son nom, Bacchus,
Et celle où des réfugiés originaires des murs
     D’Alcathoos ont établi, dit-on, leurs Lares.
De là, puisse-t-il arriver à Tomes sain et sauf,
     Où la colère d’un dieu offensé m’exile.
Je sacrifierai alors une agnelle méritée
     A Minerve – je n’ai pas de quoi faire mieux.
Vous aussi, Castor et Pollux, que cette île vénère,
     Protégez de votre puissance les deux routes :
Un premier bateau s’apprête à franchir la passe des
     Cyanées, un autre à sillonner les eaux de Thrace.
Même si nous n’allons pas au même endroit, faites que
     L’un tout autant que l’autre ait des vents favorables.

lundi 30 mars 2020

Tristesses, I, 9

Nouvelle méditation sur l'amitié dans l'élégie de ce soir, avec deux beaux vers, que je vous livre tout de suite :

Tant que tout ira bien, tu compteras beaucoup d’amis ;
     Si le temps vient à se gâter, tu seras seul.

                             

Puisses-tu sans dommage atteindre la fin de ta vie,
     Toi qui lis cet ouvrage et ne m’es pas hostile ;
Puissent ces voeux être plus efficaces dans ton cas
     Que dans le mien : les dieux y furent insensibles.
Tant que tout ira bien, tu compteras beaucoup d’amis ;
     Si le temps vient à se gâter, tu seras seul.
Tu vois comme les toits blanchis attirent les colombes,
     Comme les oiseaux fuient une tour décrépite.
Jamais fourmi ne se dirige vers un grenier vide ;
     Qui a perdu ses biens a perdu ses amis.
Comme l’ombre accompagne celui qui marche au soleil
     Et disparaît quand s’interposent des nuages,
Une foule inconstante suit l’éclat de la Fortune ;
     Qu’un nuage vienne à passer, elle s’en va.
Je prie que tout cela puisse toujours te sembler faux ;
     Ce qui m’est arrivé prouve, hélas ! que c’est vrai.
Naguère ma maison avait son lot de familiers ;
     J’étais connu et je n’en demandais pas plus.
Dès qu’elle eut chancelé, chacun a redouté sa ruine
     Et m’a tourné le dos pour s’enfuir prudemment.
Je ne m’étonne pas qu’on craigne la foudre cruelle
     Dont le feu se répand d’ordinaire alentour.
Pourtant, César estime une amitié à toute épreuve
     Même chez l’ennemi qu’il déteste le plus ;
Il n’est pas homme à s’emporter – nul n’est plus modéré –
     Si, dans l’adversité, l’on garde ses amis.
Quand il eut appris qui était le compagnon d’Oreste,
     Thoas en personne approuva, dit-on, Pylade.
Patrocle fut toujours loyal envers le grand Achille,
     Chose qu’Hector n’a jamais cessé de louer.
Pluton fut touché, dit-on, que le fidèle Thésée
     Accompagne aux Enfers son cher Pirithoüs.
Sans doute as-tu versé, Turnus, des larmes au récit
     De la fidélité d’Euryale et de Nisus.
Rester l’ami d’un malheureux, louer un ennemi
     Fidèle en amitié… Bien peu de gens, hélas !
Sont émus par ces mots. Mon état, mon sort actuel
     Devraient faire verser d’intarissables larmes.
Néanmoins, tes succès ont rendu la sérénité
     A mon coeur tant meurtri par son propre malheur.
Déjà, très cher ami, quand la brise poussait moins fort
     Ta barque, je sentais que ces succès viendraient.
Si des moeurs, si une vie sans tache ont de la valeur,
     Personne ne doit être estimé plus que toi ;
Si quelqu’un s’est fait remarquer dans les arts libéraux,
     C’est toi : plaidée par toi, toute cause triomphe.
J’en fus frappé et je t’ai dit sans plus tarder : « Ami,
     Ton talent aura une scène à sa mesure ».
Je ne le tiens ni du chant des oiseaux, ni de leur vol,
     Ni du foie des brebis, ni du tonnerre à gauche :
Je prédis l’avenir avec la raison pour augure ;
     Par elle je devine et par elle je sais.
N’étant pas démenti, je me félicite de voir
     Ton génie éclater, et je t’en félicite.
Ah ! si seulement le mien avait connu les ténèbres !
     Quel bonheur si mon oeuvre était restée dans l’ombre !
La gravité de ton art, éloquent ami, te sert,
     Tout comme la légèreté du mien m’a nui.
Pourtant, tu me connais : tu sais que l’auteur de cet Art
     N’avait pas conformé ses moeurs à son ouvrage.
Ce vieux poème était un badinage de jeunesse
     Et rien de plus, même s’il mérite le blâme.
Si, donc, ma faute ne peut trouver aucune défense,
     On peut, du moins, je crois, la trouver excusable.
Fais de ton mieux pour l’excuser et soutiens un ami :
     Tu es parti du bon pied ; continue de même.

Et pour se quitter en musique, 4'46 de bonheur avec l'Orchestre National de France...
https://www.youtube.com/watch?v=Sj4pE_bgRQI&fbclid=IwAR3n80hJ10W2axlfQwinMSqOyzQTel98tMCt5TF6VV8M92UrPaZBoFhwVIw