jeudi 15 juin 2017

La tragédie de Myrrha (IV)



Myrrha récidive la nuit d’après et les suivantes.
Cinyras, enfin, après tant d’étreintes, veut savoir
Qui l’aime. A la lumière d’un flambeau, il voit son crime,
Et il voit son enfant. Muet de douleur, il dégaine
Une éclatante épée, qui pendait là, de son fourreau.
Myrrha s’enfuit. A la faveur d’une nuit ténébreuse,
Elle échappe à la mort. Longtemps elle erre à travers champs
Puis elle quitte l’Arabie riche en palmiers, le sol
De Panchaïe. Son errance dura neuf lunaisons ;
Elle se reposa enfin au pays de Saba,
Epuisée, peinant à porter son ventre lourd. Alors,
Ne sachant que souhaiter, craignant la mort, dégoûtée de
La vie, elle pria : « Dieux ! – si l’un de vous entend mes
Aveux – j’ai mérité un châtiment terrible, j’en
Conviens. Mais je ne veux souiller ni les morts en mourant,
Ni les vivants en survivant : chassez-moi donc des deux
Royaumes ; ne m’accordez ni vie ni mort : transformez-moi. »
L’un d’eux entendit ses aveux. Ses vœux furent comblés,
Du moins les derniers, par les dieux. Tandis qu’elle parlait,
La terre a recouvert ses jambes ; des racines fourchues
Cassent ses ongles en poussant ; de là, un tronc s’élance.
Ses os deviennent bois, au cœur duquel reste la moelle ;
Son sang se fait sève, ses bras branchages et ses doigts
Petits rameaux ; sa peau durcit, se transforme en écorce.
Déjà l’arbre, en croissant, appuyait sur son ventre lourd,
Ecrasait sa poitrine et allait recouvrir son cou.
N’en pouvant plus d’attendre, elle s’affaisse à la rencontre
Du bois qui monte, et plonge son visage dans l’écorce.
Bien qu’elle perde, avec son corps, sa sensibilité,
Elle pleure pourtant : l’arbre répand de tièdes gouttes.
On tient en honneur ces larmes. La myrrhe suintant du bois
Tire d’elle son nom, qui traversera tous les siècles.
L’enfant incestueux s’était développé dans l’arbre
Et cherchait une voie par où s’extirper et quitter
Sa mère. Au cœur du bois, le ventre pesant est gonflé,
Est tendu par sa charge. Mais comment dire les douleurs
De l’enfantement, de quelle voix invoquer Lucine ?
L’arbre, pourtant, semble forcer, se courbe, pousse des
Gémissements fréquents, se mouille des larmes qu’il verse.
La douce Lucine, debout près des rameaux plaintifs,
Tend les mains en prononçant les mots de la délivrance.
L’écorce se fissure et, par la fente, l’arbre rend
Son vivant fardeau. L’enfant vagit ; il est déposé
Dans l’herbe tendre et parfumé des larmes de sa mère
Par les Naïades. Même l’Envie trouverait qu’il est beau :
Il ressemble aux Amours qu’on représente nus sur les
Tableaux, à un ornement près : il faudrait enlever
A ceux-ci leur léger carquois, ou lui en donner un.

D'après Ovide, Métamorphoses, X, 471-518.


© Jean-Luc Ramond

mardi 13 juin 2017

La tragédie de Myrrha (III)


Les pieuses mères célébraient les fêtes de Cérès ;
Chaque année, vêtues de blanc, elles offrent les prémices
De leur récolte –  des tresses d’épis –, et, de neuf nuits,
Elles s’interdisent tout rapport, tout contact avec
Un homme. Cenchréis, l’épouse du roi, est l’une d’elles,
Et, en leur compagnie, elle prend part aux saints mystères.
Le lit nuptial n’accueillait plus l’épouse légitime
Et le roi avait bu. La trop zélée nourrice lui
Apprend qu’on l’aime –  et c’était vrai – mais lui donne un faux nom,
Puis loue la beauté de la jeune fille. « Quel âge a-t-elle ?
– Comme Myrrha. » Le roi la fait quérir à la nourrice
Qui, de retour à la maison s’écrie : « Réjouis-toi,
Mon enfant ! Nous triomphons ! » Un triste pressentiment
Interdit à Myrrha d’être tout à sa joie ; pourtant,
Elle est contente, aussi, tant son esprit est partagé.
A l’heure où tout se tait, le Bouvier, entre les Trions,
Avait, par le timon, infléchi le cours du Chariot.
Myrrha s’avance vers son crime. La lune d’or s’enfuit
Du ciel, de noirs nuages offrent une cache aux astres.
La nuit n’a plus ses feux : Icarius se voile la face,
Suivi d’Erigoné, sacrée pour son amour filial.
Par trois fois elle trébuche, triple appel à rentrer,
Et le hibou funèbre ulule, lugubre présage.
Elle avance, et la nuit ténébreuse atténue sa honte.
Tenant d’une main sa nourrice, elle cherche de l’autre,
A tâtons, son chemin dans le noir. Voilà le seuil de
La chambre, et la porte, qu’elle ouvre, et la voilà conduite
A l’intérieur. Genoux tremblants, jambes fléchies, livide,
Exsangue, elle sent son courage, à chaque pas, faiblir.
Plus elle est proche de son crime et plus il l’horrifie.
Elle regrette son audace et voudrait repartir
Sans être reconnue. La vieille l’entraîne, hésitante,
La fait monter au lit et la remet à Cinyras
— « Prends-la, elle est à toi » —, réunissant leurs corps maudits.
Il prend dans son lit profané le fruit de ses entrailles.
La vierge a peur ; il dissipe ses craintes, il l’encourage.
Peut-être même lui dit-il « ma fille », vu leur âge,
Lui dit-elle « mon père », ajoutant les mots à la chose.
Elle sort du lit paternel enceinte, avec, dans son
Ventre maudit, le fruit criminel de son sacrilège.

D'après Ovide, Métamorphoses, X, 431-470.

vendredi 9 juin 2017

La tragédie de Myrrha (II)


Elle se tut ; Cinyras, devant tous ces prétendants
Dignes d’elle ne sait que faire. Il demande à sa fille,
En les nommant, celui qu’elle veut prendre pour époux.
D’abord, elle ne répond pas ; puis, ne pouvant quitter
Des yeux son père, elle se trouble et pleure à chaudes larmes.
Cinyras, qui n’y voit qu’appréhension de jeune fille,
Lui interdit de pleurer, sèche ses joues et l’embrasse.
Ces dons comblent de joie Myrrha ; interrogée sur le
Mari qu’elle voudrait, elle répond : « Pareil à toi ».
Sans comprendre, il loue sa réponse et lui dit : « Puisses-tu
Toujours m’aimer ainsi ». En entendant ces mots, Myrrha
Baissa les yeux, consciente qu’elle était de son crime.
C’était minuit ; le sommeil avait relâché corps et
Soucis. Pourtant la fille de Cinyras veille : un feu
Indomptable la brûle et, ressassant ses désirs fous,
Tantôt elle désespère et tantôt veut agir ; honte
Et passion la tiennent indécise. Comme un très grand tronc
Meurtri par la hache qui l’abattra au prochain coup
— On s’inquiète à l’entour, ignorant où il va tomber —
Son esprit, affecté par tant de blessures balance
Ici et là, léger, et penche d’un côté, de l’autre.
Elle ne voit de terme à son amour et de repos
Que dans la mort. « Mourons ! » Elle se lève et va passer
Un lacet à son cou. Nouant sa ceinture à la poutre :
 « Adieu, mon Cinyras ; trouve la raison de ma mort »,
Dit-elle ; et elle ajustait le nœud à sa gorge blême.
Sa fidèle nourrice aurait entendu le murmure
De ses paroles — elle gardait le seuil de son enfant.
La vieille se lève, ouvre la porte et voit les apprêts
Du suicide ; tout à la fois, elle crie, elle se frappe
Et déchire sa robe ; elle arrache le nœud du cou
Et le défait ; elle s’abandonne enfin à ses pleurs,
Prend Myrrha dans ses bras et lui demande la raison
De ce lacet ; elle se tait, figée, regard à terre,
Et s’en veut qu’on l’ait surprise à préparer sa mort trop
Lentement. La vieille insiste et montre ses cheveux blancs
Son sein flasque, invoque son lait, le berceau de l’enfant,
Pour qu’elle lui confie tous ses chagrins. A ces demandes,
Myrrha se détourne et gémit. L’autre veut tout savoir
Et lui promet plus que la discrétion. « Parle, dit-elle.
Laisse-moi t’aider : je suis âgée, mais pas sans ressource.
J’ai quelqu’un qui peut guérir par des herbes et un charme
La folie ; un rite magique éloignera un sort ;
Un sacrifice apaisera la colère des dieux.
Que puis-je envisager d’autre ? Ta maison est fortunée
Et ne court aucun risque. Ta mère est en vie, ainsi que
Ton père. » A ce mot, Myrrha poussa un profond soupir.
La nourrice, sans soupçonner encore un sacrilège,
Pressent toutefois qu’il s’agit d’une histoire d’amour.        
Avec ténacité, elle la prie de tout lui dire
A elle, et la prend en sanglots sur ses genoux de vieille.
Elle la serre dans ses faibles bras, et lui dit : « J’ai
Compris : tu es amoureuse. N’aies pas peur : même en ce cas,
Mon zèle t’est acquis, et ton père n’y verra rien. »
Comme une folle, elle bondit, se jette sur son lit
Et dit : « Va-t’en, je t’en supplie ! Epargne-moi ! J’ai honte
Et je suis malheureuse. » Elle insiste. « Va-t’en, ou ne
Demande plus pourquoi j’ai mal, car tu t’enquiers d’un crime. »
La vieille tremble et tend des mains qu’agitent la crainte et
Les ans. Tombant en suppliante aux pieds de son enfant,
Elle cajole puis menace de tout dire — lacet,
Tentative de suicide — si elle ne parle pas ;
Si elle lui confie qui elle aime, elle l’aidera.
Myrrha relève la tête et fond en pleurs sur le sein
De sa nourrice. Elle voudrait parler, mais se retient.
Enfin, cachant son visage honteux sous ses habits,
Elle se contente de dire : « Heureuse mère, qui
Est son épouse », et de gémir. La nourrice a compris ;
Glacée d’effroi dans sa chair, dans ses os, ses cheveux blancs
Hérissés sur sa tête, elle accumule les raisons
De chasser cet amour monstrueux, si faire se peut ;
La jeune fille sait que tout ce qu’on lui dit est juste,
Mais préfère la mort à un amour inassouvi.
« Vis donc ! Tu possèderas... » ; n’osant pas dire « ton père »,
Elle se tut, jurant par les dieux de tenir parole.

D'après Ovide, Métamorphoses, X, 356-430.

mercredi 7 juin 2017

La tragédie de Myrrha (I)


Mais au fait, qui est Myrrha, que j'ai cru reconnaître en cet arbre du Parc aux bambous ? Voici, en quelques épisodes, sa triste histoire...

On eût pu compter Cinyras
Parmi les gens heureux, s’il fût resté sans descendance.
Pères, filles, éloignez-vous : je vais chanter des horreurs ;
Ou, si mes vers ont du charme pour votre esprit, ne vous
Fiez pas à ce que je dis, ne croyez pas aux faits ;
Ou, si vous y croyez, croyez aussi au châtiment.
Si, toutefois, la nature autorise un tel forfait,
Heureux soit le mont Ismarus, heureux aussi l’endroit
Du monde où nous vivons de se trouver loin des régions
Qui ont vu s’accomplir pareil crime. Quant à l’Arabie,
Qu’elle abonde en amome et porte arbre à encens, costus,
Ciname et bien d’autres fleurs pourvu qu’elle porte aussi
La myrrhe : on a trop cher payé cette espèce nouvelle.
Cupidon lui-même nie que ses flèches t’aient blessée,
Myrrha, que ton crime puisse être imputé à ses torches.
Avec un brandon du Styx et des serpents venimeux,
L’une des trois sœurs te l’inspira. Haïr son père est
Criminel ; l’aimer ainsi, pire encore. De toute part,  
La fleur de la noblesse te courtise et la jeunesse
D’Orient se dispute ton lit. Tu ne manques pas
De choix, Myrrha, parmi tant d’hommes : ne manque pas ton choix.
Bien consciente, elle combat son ignoble passion.
« Où m’entraîne mon esprit ? Qu’ai-je entrepris ? se dit-elle
Dieux, je vous en supplie, droits sacrés des parents, piété
Filiale, écartez ce sacrilège, empêchez mon crime,
S’il s’agit bien d’un crime : on dit que la piété filiale
Ne condamne pas cette union ; pour tous les animaux,
S’accoupler est licite : nulle honte à ce qu’un taureau
Monte sa fille ou qu’une pouliche épouse son père,
Le bouc saillit les chèvres qu’il a engendrées, l’oiseau
Conçoit de la semence de celui qui l’a conçu.
Heureux qui peut se le permettre. L’homme s’est inquiété
D’édicter de méchantes lois : ce qui est accordé     
Par la nature est défendu par des arrêts jaloux.
On dit pourtant qu’il est des peuples où s’unissent fils
Et mère, fille et père : amour et piété s’y renforcent.
Hélas ! Que ne suis-je née là-bas ! Etre née ici
Est un malheur accablant. Mais à quoi bon ressasser ?
Fuyez espoirs interdits ! S’il est digne d’être aimé,
C’est comme un père. Si, donc, je n’étais pas la fille du
Grand Cinyras, avec Cinyras je pourrais m’unir.
Etant déjà mon père, il ne peut être mien ; ce lien
Me perd : j’atteindrais mieux mes fins si j’étais étrangère.
Je voudrais m’éloigner, quitter le sol de ma patrie
Pour éviter un crime ; mon funeste amour me retient.
Demeurons pour voir Cinyras, le toucher, lui parler,
L’embrasser, puisqu’il ne m’est pas permis d’aller plus loin.
Aller plus loin... Que peux-tu donc espérer, fille impie ?
Tous ces droits que tu confonds, tous ces noms... T’en rends-tu compte ?
Etre rivale d’une mère, et maîtresse d’un père !
Etre appelée sœur de son fils, et mère de son frère !
Ne crains-tu donc pas les sœurs aux cheveux de noirs serpents ?
Les criminels les voient pousser rageusement leur torche
Vers leurs yeux, vers leur visage. Mais toi dont le corps est pur,
Garde pur ton esprit ; ne souille pas par un inceste
Le pacte qui nous lie avec la puissante nature.
Le voudrais-tu que tu ne le pourrais : c’est un bon père,
Il est de bonnes mœurs. Que n’est-il aussi fou que moi ! »

D'après Ovide, Métamorphoses, X,  298-355.