samedi 19 mai 2018

Palazzo Spinola

Gênes est tellement riche en palais que j'ai failli la quitter en oubliant de vous amener au Palazzo Spinola, jadis demeure des plus grandes familles de la ville : les Grimaldi, les Pallavicino, les Doria, les Spinola, lesquels ont légué le palais à l'Etat italien en 1958.
Visite très spécialisée, puisque tout ce que j'en rapporte gravite autour d'un même thème : celui de l'enlèvement.


Commençons par l'enlèvement de Déjanire, la jeune épouse d'Héraclès, que le héros avait confiée au centaure Nessos, habitué à faire traverser aux voyageurs le fleuve Evénos. Or, une fois arrivé sur l'autre rive, le passeur tente d'abuser de sa passagère. Héraclès, qui surveillait la scène, se saisit de son arc et décoche une flèche imprégnée du venin de l'hydre de Lerne.
On connaît la suite : Nessos mourant offre à Déjanire sa tunique imbibée de son sang, contaminé par le poison de l'hydre, en lui disant que si la flamme de son mari venait un jour à faiblir, il lui suffirait de lui faire revêtir sa tunique pour qu'Hercule brûle de nouveau. Le jour où la flamme de son mari vint à faiblir, Déjanire lui fit le "cadeau empoisonné" du centaure, ce qui fit effectivement brûler Hercule... Il faut toujours se méfier des paroles à double entente.
A l'arrière plan de la sculpture, vous apercevez un autre enlèvement, celui des Sabines, oeuvre due à Luca Giordano (1634-1705).


Continuons notre balade avec trois biscuits de Louis Simon Boizot (1743-1809). Le premier représente l'enlèvement de Proserpine, bien connu de tous.


Le deuxième l'enlèvement d'Orithye par Borée.


Alors que la jeune princesse, fille du roi d'Athènes Erechtée - celui-là même qui est censé avoir son tombeau dans l'Erechtéion de l'Acropole - se promenait sur les bords de l'Illissos, elle est vue, aimée et enlevée par Borée, le vent du nord. Louis Simon Boizot a représenté Borée avec des joues gonflées. C'est assurément conforme au code de représentation d'un dieu du vent, tout comme les ailes dans le dos, mais ça ne l'avantage pas...
Le troisième biscuit ne représente pas une scène d'enlèvement, mais l'instant où Apollon rejoint Daphné.


Rien n'y manque : ni l'arc d'Apollon, ni le laurier au bout des doigts de Daphné, ni le dieu fleuve Pénée, père de la nymphe, qui a exaucé le voeu de sa fille : être métamorphosée. On le voit à califourchon sur la jarre qui symbolise la source du fleuve.
Evidemment, toutes ces scènes ne peuvent pas ne pas nous rappeler le Bernin (1598-1680), dont nous reparlerons dans notre prochain article.

mardi 15 mai 2018

Villa del Principe

Terminons notre balade génoise par la visite de la Villa del Principe.
Elle fut édifiée entre 1525 et 1533 par Adrea Doria, un condottiere originaire de Gênes et qui avait mis ses talents de général et plus encore d'amiral au service des grands de son temps : le pape Innocent VIII, Ferdinand Ier d'Aragon, François Ier, Charles Quint... C'est dans cette Villa qu'il avait souhaité passer un honnête loisir, après s'être retiré des affaires et avoir accru avec constance et détermination la puissance de Gênes.
Une statue de Neptune, dans le jardin de la Villa, nous rappelle les accointances entretenues par le grand amiral avec le dieu des mers. Une voie rapide surélevée, spécialité génoise, témoigne peut-être de la gratitude de la cité ligure envers son bienfaiteur...


Au premier étage de la Villa, Perin del Vaga, l'architecte d'Andrea Doria, avait conçu une décoration inspirée des Métamorphoses. Mais le temps et les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale lui ont gravement porté atteinte.
On peut par contre admirer dans toute leur richesse quelques tapisseries illustrant le cycle des mois, tissées à Bruxelles autour de 1525. Voici celle qui est consacrée au mois de janvier et au dieu qui lui donne son nom, Janus...

On le voit vêtu comme un riche génois du XVIe s. avec dans sa main gauche les clés du temps. Mais j'ai personnellement un faible pour son gigantesque chapeau, bien fait pour abriter la double tête du dieu...
Au fait... Pourquoi Janus est-il bifrons ?
Voici la réponse que donne Ovide au livre I des Fastes :

                 Que dire de toi, Janus, divinité aux deux faces ?
                             Tu n’as pas ton pareil chez les dieux de la Grèce.
                 Explique aussi pourquoi, seul d’entre les hôtes du Ciel,
                             Tu vois ce qui est devant, tu vois ce qui est derrière.
                 J’agitais ces pensées, tablette en main, lorsque je vis
                             Ma maison resplendir d’un éclat inconnu.
                 Janus le vénérable, à l’étonnant double profil,
                             Offrit soudain à mes regards ses deux visages.
                 Je pris peur et sentis mes cheveux se dresser de crainte ;
                             Un froid soudain s’était répandu dans mon cœur.
                 Tenant un bâton dans sa droite, une clef dans sa gauche,
                             Il nous dit ces mots de sa bouche de devant :
                 « Quitte ta crainte et apprends, chantre laborieux des jours,
                             Ce que tu veux savoir ; pénètre-toi de mes paroles.
                 Jadis — je suis de l’ancien temps — on me nommait Chaos ;
                             Vois de quand datent les faits que je vais chanter.
                 Cet air lumineux-ci, et les trois autres éléments
                             — Le feu, la terre, l’eau — ne formaient qu’un amas
                 De corps antagonistes. Quand survint leur séparation
                             Chacun partit pour une nouvelle demeure :
                 La flamme gagna les hauteurs, l’air s’installa plus bas,
                             La terre et le flot prirent le sol pour assise.
                 Et moi qui n’étais qu’une boule informe de matière,
                             J’acquis les membres et le visage d’un dieu.
                 Je porte encore la marque de ma confusion d’alors,
                             Offrant même apparence et de face et de dos.
                 Quelle est l’autre raison de cette forme qui t’intrigue ?
                             En l’apprenant, tu sauras quelle est ma fonction.
                 Ce que tu vois, où que ce soit, ciel, mer, nuages, terre,
                             Tout est ouvert, tout est fermé par notre main.
                 A moi seul est confiée la garde du vaste monde ;
                             Faire tourner ses gonds est mon droit exclusif.
                 Quand il me plaît que la Paix quitte son paisible toit,
                             Libre, elle va, sans s’arrêter, par les chemins ;
                 Des massacres sanglants bouleverseront la terre entière
                             Si la guerre n’est pas tenue sous les verrous.
                 Je garde les portes du Ciel, avec les tendres Heures :
                             Jupiter en personne entre et sort grâce à moi.
                 Voilà pourquoi on me nomme Janus. »

D’après Ovide, Fastes, I, 89-127.

dimanche 6 mai 2018

Palazzo Reale

Comme promis, nous voici au Palazzo Reale.
Où nous retrouvons un satyre, ou pour mieux dire un satyreau, occupé à soutenir une console,


et à se régaler de belles grappes de raisin... Notez la coupe, dans la main gauche ; c'est ce que l'on appelle un circuit court, directement du produit brut au produit élaboré - et du producteur au consommateur...
A quelques pas de là se déroule une scène bien plus grave : il s'agit d'un enlèvement...

Celui de Proserpine par Pluton, comme toujours... Le contraste est saisissant entre la masse solidement fixée au sol du dieu des Enfers, et la légèreté dynamique de la jeune déesse, tout aérienne - plus pour longtemps... J'oubliais l'auteur : Francesco Maria Schiaffino (1688-1763).
Vous en redemandez ? En revoici...


Sous le pinceau de Valerio Castello (1624-1659). Rien de grave, ici - je veux dire rien de pesant... Deux Cupidons se sont ligués pour régler son sort au dieu des Enfers, et par voie de conséquence, à Proserpine. On croirait lire la page qu'Ovide consacre à cette fable...

              Non loin des murailles d’Henna, il est un lac aux eaux
              Profondes ; on le nomme Pergos. Le cours du Caÿstros
              N’entend pas résonner davantage de chants de cygnes ;
              La forêt, tout autour, couronne ses eaux de feuillage
              Et, comme un voile, les protège des feux de Phébus.
              Il fait frais sous ses branches, et un tapis de mille fleurs
              Recouvre la terre humide ; c’est un éternel printemps.
              Dans ce bois joue Proserpine : elle cueille des violettes,
              Des lis blancs, dont elle emplit, dans son ardeur juvénile,
              Sa corbeille et sa robe — ses amies, elle veut les gagner...
              Pluton, presque à la fois, la vit, l’aima et la ravit
              — L’amour est impatient... La déesse a peur ; elle crie
              Tristement pour appeler ses compagnes et sa mère
              — Surtout sa mère ; et comme sa tunique est déchirée
              Depuis le haut, ses pans flottent et son bouquet s’échappe...
              Quelle ingénuité il y avait dans l’enfant qu’elle était :
              Cette perte elle aussi a fait souffrir la jeune fille.
              Le ravisseur lance son char, exhorte ses chevaux,
              Appelant chacun par son nom, agite sur leur col
              Et leur crinière les rênes imprégnées de rouille brune.
              Il traverse le lac profond, les marais des Paliques
              Dont les eaux sulfureuses sortent de terre en bouillonnant,
              Et passe où les Bacchiades, issus de Corinthe aux deux mers,
              Ont élevé leurs murs entre un grand port et un petit.
Métamorphoses, V, 385-408





lundi 30 avril 2018

Palazzo Rosso

Il suffit de traverser la via Garibaldi pour passer du Palazzo Bianco au Palazzo Rosso...
Nous y découvrons une toile d'Andrea Sacchi (1599-1661), inspirée de la fable de Dédale et Icare.

Voilà qui est fait...
Profitons de l'ascension du père et du fils pour lever nos regards vers le ciel et y découvrir un plafond peint par Domenico Piola (1627-1770). Il représente l'allégorie de l'Automne.


Certes, vous me croyez sur parole, mais rien ne nous empêche de nous rapprocher...


Nous reconnaissons maintenant Bacchus "aux boucles blondes" et couronné de lierre. Il tient dans sa main droite un thyrse, ce bâton enrubanné de lierre et le plus souvent surmonté d'un pomme de pin, symbole de son pouvoir et arme redoutable - en particulier quand il est manié par les bacchantes en fureur.
On aperçoit aussi un tigre : c'est l'animal qui tire le char du dieu, tout comme les colombes tirent celui de Vénus ou les lions celui de Cybèle. Car le dieu a longtemps séjourné en Inde, pays d'où il est revenu triomphant, avec l'escorte la plus bigarrée qui soit.
Passant par l'Arménie, il en rapporta la vigne et l'art de la cultiver pour en faire du vin. C'est pourquoi l'on voit quelques putti vendangeurs tenant une grappe. Bacchus n'était pourtant pas célébré dans l'Antiquité à l'occasion des vendanges mais plutôt quand le vin nouveau était tiré.
Quelle est la figure féminine qui se tient derrière Bacchus ? Une bacchante anonyme ? Le belle Ariane, son épouse ? On ne sait...
Pour compléter le tableau, un Cupidon tend son arc : vise-t-il le dieu, qu'il va faire tomber amoureux d'Ariane ? On voit aussi un personnage soufflant dans une conque. Voilà que la mythologie marine débarque dans cette allégorie de l'Automne, sans qu'elle ait, avouons-le, grand chose à y faire. Mais enfin, un triton soufflant dans une conque, c'est d'office mythologique...
Nous finirons par un salut au satyre, mi-homme mi-bouc, comme il se doit pour les satyres romains.
Mais nous n'en finirons pas pour autant avec les satyres. Voyez plutôt...


Un satyre danseur ou gardien de porte...
La prochaine fois, je vous a amène au Palais Royal, pardon, au Palazzo Reale...


jeudi 26 avril 2018

Palazzo Bianco

Je vous amène aujourd'hui au Palazzo Bianco de Gênes.
Vous avez peut-être traversé la capitale de la Ligurie alors que vous rouliez en direction de Florence ou de Rome. Vous avez alors emprunté un de ces viaducs vertigineux qui surplombent la ville et vous donnent envie de ne pas vous y arrêter...
Erreur - que j'ai longtemps commise !... Arrêtez-vous à Gênes, et parcourez ses rues, découvrez ses églises, visitez ses palais...
Aujourd'hui, nous ferons une halte au Palazzo Bianco, où Vénus est particulièrement à l'honneur. Jugez plutôt...
La voici, sous le pinceau de Luca Cambiaso (1527-1585), tentant d'empêcher le bel Adonis de partir à la chasse en cachant sa corne de chasseur...


Peine perdue...
Voici le récit que fait Ovide de la dernière chasse d'Adonis.


                                                                   Un jour,
Les chiens, suivant sa trace sans faillir, firent sortir
Un sanglier de sa bauge. Il allait quitter les bois
Lorsque le jeune Adonis l’atteignit d’un coup au flanc.
Aussitôt son boutoir recourbé fait tomber l’épieu
Ensanglanté ; Adonis, tout tremblant, cherche un abri.
La bête le poursuit, farouche, et plante ses défenses
Dans son aine et l’étend, moribond, sur le sable fauve.
Parcourant les airs sur son char léger, la Cythérée
N’avait pas encore atteint Chypre, emportée par ses cygnes.
Reconnaissant de loin les plaintes du mourant, vers lui
Elle détourna ses blancs oiseaux, et vit de là- haut
Adonis rouler dans son propre sang et rendre l’âme.
Elle saute du char, s’arrache voiles et cheveux
Et se frappe le sein d’une main peu faite pour ça.
Accusant les destins, elle dit : « Non, vous n’aurez pas
Le dernier mot. Le souvenir de mon deuil, Adonis,
Restera toujours. La représentation, chaque année,
De ta mort reproduira les souffrances que je vis,
Et ton sang deviendra une fleur. N’as-tu pas, jadis,
Perséphone, obtenu de changer en menthe odorante
Une femme ? M’interdira-t-on de métamorphoser
Un héros, fils de Cinyras ? ». Cela dit, elle verse
Un nectar parfumé sur le sang qui, à ce contact,
Bouillonne comme fait la bulle transparente
A la surface d’un fauve marais. Pas plus d’une heure
Après, une fleur naquit du sang, rouge comme lui,
Comme la fleur de la grenade qui cache ses grains
Sous une souple écorce. Mais on n’en jouit pas longtemps :
Le vent détache ses pétales si fragiles et
Légers, si mal fixés, ce vent qui lui donne son nom.
Métamorphoses, X, 709-739
Nous voilà donc doublement instruits, sur la mort d'Adonis et sur l'origine de l'anémone...

Autre scène, autre peintre avec cette oeuvre d'Andrea Semino (1526-1594) représentant Vénus avec Cupidon.

Elle semble lui donner son arc en pensant à celui à qui elle destine la flèche qu'elle tient de sa main droite. N'y a-t-il pas un air de vengeance dans son regard ?...
Mais un accident est vite arrivé, et Vénus pourrait bien se blesser involontairement et tomber soudain amoureuse. D'Adonis, par exemple...

Finissons, pour aujourd'hui, par un grand maître, Pierre Paul Rubens (1577-1640) et par un autre grand classique : Vénus et Mars.

Une Vénus plantureuse - on s'en serait douté... Un Mars martial... Un Cupidon joueur... De la couleur, de la matière - celle, par exemple, de la poitrine de Vénus, dans laquelle Mars enfonce ses doigts sans  délicatesse, tout en pensant à autre chose - à la guerre, pour laquelle il s'apprête à partir ?
A l'arrière plan, Bacchus lève une coupe que Vénus, aidée de Mars, vient de remplir. Ce ne serait donc pas le vin qui incite à l'amour mais plutôt celui qu'on boit avant d'aller se battre, pour se donner du courage. Du courage "hollandais", disent les Anglais...
A moins, finalement, que Mars n'arrive de la guerre. Bacchus serait donc là pour rappeler que "Sans Cérès et Bacchus, Vénus a froid" (Térence)...