mercredi 12 décembre 2018

Journal d'Ovide (II)


IIIe jour avant les ides de mars[1]

J’ai poussé aujourd’hui pour la première fois la porte d’une maison dont j’ai bien du mal à dire que c’est ma maison. Et, pour être honnête, tout Romain aurait bien du mal à dire que c’est une maison : des pierres grossièrement équarries, un toit de joncs coupés dans le delta du fleuve voisin, des pièces à la destination indéterminée, mais pas d’atrium[2], avec son toit ouvert et son bassin, pour me donner l’illusion que je suis encore en terre romaine. Il faudra que j’organise ce chaos domestique car, même si j’ai bon espoir que mon séjour à Tomes ne durera pas trop longtemps[3], je n’ai pas l’intention de me laisser gagner par la barbarie ambiante. Il faudra aussi que j’installe quelque part un autel pour que mes pauvres Lares[4] puissent se sentir ici aussi bien que possible – il faudrait dire « Le moins mal possible »… J’aurai bien besoin de leur protection…
En signe de bienvenue, je présume, on avait fait du feu dans l’âtre, ce qui avait pour conséquence principale d’enfumer la pièce. Je suis néanmoins allé m’asseoir près du foyer pour tenter de me réchauffer à ce bois qui brûlait mal, mais en vain : la température qu’il fait ici à quelques jours du printemps est celle que l’on connaît à Rome en plein mois de janvier. Et, si j’en crois ce qu’on m’a dit, l’hiver n’a pas été rigoureux cette année…
On avait aussi disposé sur la table des victuailles, auxquelles j’ai à peine touché : du poisson séché – ô, Syrus[5], qu’il est loin le turbot que tu me cuisinais il n’y a pourtant pas si longtemps encore –, du fromage de brebis avec une boule grisâtre et compacte qui m’a tenu lieu de pain, quelques fruits flétris. Je trouvai aussi une carafe d’eau, mais son goût m’a détourné d’avaler plus d’une gorgée. Ou bien je m’y ferai, ou bien je mourrai de soif, éventualité qui ne me semble pas être la pire. Il y avait aussi un pichet de vin passable. On n’en produit pas ici – qu’y produit-on ?... Mais Tomes a été fondée par des Grecs de Milet[6], et les liens commerciaux ne se sont pas totalement rompus.
Comment, grands dieux, parviendrai-je à me faire à ces conditions d’existence, si l’on peut employer ce mot pour désigner le trépas que je vis depuis mon départ de Rome ? Et, pis encore, à mes hôtes ou, pour mieux dire, à mes geôliers ?
J’ai été accueilli à ma descente de bateau par un comité de notables locaux. C’est qu’on ne reçoit pas tous les jours à Tomes un envoyé spécial de l’empereur ! A moins qu’ils ne se soient déplacés pour accueillir un poète ? Après tout, Orphée ne faisait-il pas se mouvoir les pierres et les arbres[7] ?
Ils portaient une tenue comme je n’en avais jamais vue : une sorte de mitre en feutre grossier sur la tête, une houppelande en peau de bête, bien épaisse et malodorante, des braies en cuir comme seuls en portent les barbares et des bottes fourrées. J’espérais au moins que de cette masse bourrue émergerait quelque chose comme un visage leur donnant un semblant d’apparence humaine. Espoir déçu : la plupart d’entre eux ont le visage mangé par une barbe si touffue que je l’ai d’abord prise pour le prolongement de leur houppelande.



Dessin de Marc N'Guessan

Je ne remarquai pas de présence romaine dans ce comité. Certes, je ne m’attendais pas à ce que le gouverneur de la garnison[8] vienne me dérouler le tapis rouge. Mais aucun officiel n’était là pour réceptionner l’impérial exilé. A croire qu’avec la distance, l’autorité s’affaiblit ; ou plutôt que tout contact avec la civilisation m’a décidément été interdit, même sous la forme d’un détachement de légionnaires commis à la surveillance des frontières et parlant plutôt leur sabir natal que le latin.
Le latin…
Je ne sais trop avec qui je pratiquerai la langue de Virgile. Les notables tomitains ne parlent ni le latin ni même le grec. Il a fallu recourir à un interprète pour traduire leur patois en grec – et quel grec : tellement déformé par l’accent gète que je n’ai d’abord pas reconnu de quelle langue il s’agissait.
J’ai tout de même fini par comprendre que j’étais libre de mes mouvements à l’intérieur des remparts de la ville – si l’on peut appeler « remparts » le muret de terre qui tient lieu de système de défense – et que si je voulais aller à l’extérieur, il fallait que je me fasse accompagner pour éviter les mauvaises rencontres – car des barbares nomades, encore plus barbares qu’eux, multiplient les razzias sur le territoire de Tomes. Il n’a même pas été question d’une éventuelle fuite de ma part : l’immensité des terres et des mers qui me sépare du monde civilisé est telle qu’elle constitue la meilleure des barrières.
Décidément, Auguste a trouvé là un irréprochable lieu d’exil : il assure à lui seul ma surveillance…
Ah, mon pauvre Naso… Si tu ne parviens pas à être rappelé avant longtemps, tu ne survivras pas longtemps…


[1] 13 mars.
[2] Dans une maison romaine, l'atrium est l'espace central autour duquel se distribuent les autres pièces. Au milieu se trouve un bassin, l'impluvium, qui recueille les eaux de pluie par une ouverture du toit.
[3] Espoir déçu : ni l’empereur Auguste ni son successeur Tibère ne rappelèrent Ovide ni ne modifièrent le lieu de son exil. Il mourut à Tomes en 17 (ou 18) ap. J.-C., après y avoir vécu huit (ou neuf) ans.
[4] Dieux protecteurs de la maisonnée. Ils avaient un autel domestique dans l'atrium de la maison, et le pater familias en assurait le culte.
[5] Il semblerait que Syrus ait été l'esclave cuisinier d'Ovide à Rome. Les esclaves portaient souvent le nom de leur pays d'origine, ici la Syrie.
[6] La fondation de Tomes par les Grecs de la ville anatolienne de Milet remonte au VIIe s. av. J.-C. Il s'agissait d'un comptoir commercial.
[7] Ovide décrit, dans les Métamorphoses (X, 86-105), Orphée en train d'attirer à lui les arbres par la beauté de son chant.
[8] "L'existence d'une garnison romaine est attestée en 15 sous Tibère", Jacques André, Tristes, C. U. F., 1968, p. XXVI.

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