mardi 11 avril 2017

Métamorphoses et politique (VI)

Ovide a donc bel et bien été métamorphosé.
La première des raisons pour lesquelles on peut le soutenir est à chercher dans le livre II des Tristes. Ovide y fait lui-même implicitement la comparaison entre son cas personnel et celui d’un des personnages les plus fameux des Métamorphoses. Voici en quels termes :

Actéon a vu Diane nue sans rien préméditer ;
                        Il n’a pas pour autant échappé à ses chiens.
Avec les dieux, on expie même le fruit du hasard :
                        N’avoir pas fait exprès ne vaut pas leur pardon.
D’après Ovide, Tristes, II, 105-108

Ovide s’identifie donc avec Actéon, le chasseur devenu cerf, devenu la proie de ses chiens parce qu’il avait commis un acte sacrilège, certes sans préméditation, mais sacrilège quand même : il avait vu la déesse Diane au bain, nue.
Les deux vers par lesquels, dans les Métamorphoses, Ovide commence son récit résonnent a posteriori comme des vers décrivant non pas la situation du personnage mythologique, mais celle du poète. C’est à se demander s'ils n’ont pas été ajoutés après coup – après l’an 8 – pour rendre la situation d’Ovide plus tragique encore du fait de la référence mythologique. Les voici :

On pourrait trouver là matière à blâmer la Fortune
Mais rien de criminel – qu’a de criminel une erreur ?
D’après Ovide, Métamorphoses, III, 141-142

 « Qu’a de criminel une erreur ? » Une erreur… Ovide ne désigne pas d’un autre mot ce qui a causé sa perte.

Suit le récit de la mésaventure d’Actéon :

Voici qu’Actéon, qui avait différé ses travaux,
Sans savoir où il allait dans ces taillis inconnus,
Parvient dans le bois : c’est là que son destin le portait.
A peine eut-il pénétré dans l’antre où coulait la source
Que les nymphes, voyant, dans la tenue qu’elles portaient,
Un homme – elles étaient nues –, remplissent soudain le bois
De cris aigus, se frappent la poitrine et font autour
De Diane un abri de leur corps ; mais la déesse étant
La plus grande, elle les dépasse toutes d’une tête.
La couleur que prennent les nuages quand le soleil
Les frappe de front, la couleur de l’aurore empourprée
Fut celle du visage de Diane vue sans habits.
Bien qu’elle eût autour d’elle la troupe de ses compagnes,
Elle se mit pourtant de côté, elle détourna
La tête. Et, n’ayant pas sous la main ses flèches rapides,
Elle prit ce qu’elle avait – de l’eau – et la projeta
Au visage d’Actéon. Répandant sur ses cheveux
L’eau vengeresse, elle annonça ainsi sa fin prochaine :
« Tu peux maintenant raconter que tu m’as vue sans voile,
Si tu peux le raconter. » Sans menacer davantage,
Elle orne sa tête trempée des bois d’un cerf vivace,
Elle étire son cou, lui fait des oreilles en pointe,
Elle change ses mains en pieds, ses bras en longues jambes,
Elle recouvre son corps d’un pelage tacheté,
Et pour finir le rend peureux : ce fils d’Autonoé,
Ce héros, fuit et s’étonne en courant d’aller si vite.
Mais quand il aperçut dans l’eau ses traits et sa ramure ;
« Quel malheur ! », allait-il dire ; il ne put émettre un mot.
Il brama : tel était son langage. Il mouilla ses joues,
Qui n’étaient plus siennes : il n’avait gardé que sa raison.
D’après Ovide, Métamorphoses, III, 174-203

Ovide raconte enfin comment il est rattrapé et déchiré par ses chiens, scène de carnage qui se termine ainsi :

Il pousse un gémissement
Qui n’est pas celui d’un homme, et n’est pas non plus celui
D’un cerf ; les monts qu’il fréquentait résonnent de ses plaintes.
Genoux fléchis, tel un suppliant, il semble implorer ;
Il tend à l’entour, faute de bras, sa face muette,
Mais les chasseurs, comme avant, excitent la meute avide
En cherchant des yeux Actéon, qu’ils n’ont pas reconnu,
Et, le croyant absent, ils crient à l’envi « Actéon ! »
A ce nom, il tourne la tête. Ils se plaignent qu’il soit
Absent et tarde à venir voir la proie qui s’offre à eux.
Absent, il voudrait l’être, et il est là ; il voudrait voir
Ses chiens mordre cruellement sans l’éprouver aussi.
Ils l’encerclent de partout, plongent en lui leur museau
Et lacèrent leur maître dont l’apparence les trompe.
Tant que mille blessures n’eurent pas causé sa mort,
La colère de Diane, dit-on, ne retomba pas.
D’après Ovide, Métamorphoses, III, 237-252

Il suffirait de remplacer « Diane » par « Auguste » dans le dernier vers pour que celui-ci s’applique non pas à Actéon mais à Ovide.
L’ironie de l’histoire veut donc que la réalité rattrape la fiction et qu’Ovide subisse le destin d’un de ses personnages.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là : ce n’est pas uniquement par métaphore qu’on peut dire qu’Ovide s’est métamorphosé puisque, dans son exil de Tomes, il va subir jusque dans sa chair une authentique métamorphose.

Actéon, © Jean-Luc Ramond

lundi 10 avril 2017

Métamorphoses et politique (V)

Au mois de décembre de l’an 8 ap. J.-C., alors qu’Ovide, âgé de cinquante ans, a presque terminé la rédaction des Métamorphoses, son chef-d’œuvre de la maturité, il reçoit de l’empereur l’ordre de quitter Rome dans les plus brefs délais, de quitter l’Italie et de s’établir à Tomes, sur les côtes occidentales de la mer Noire – qu’on appelait alors Pont-Euxin, littéralement « mer Hospitalière » – dans la province de Mésie, l’actuelle Dobroudja, dans ce qui est de nos jours la ville de Constanţa, en Roumanie.
Deux raisons motivaient cette décision de reléguer Ovide à l’autre bout de l’empire, en un lieu récemment conquis et à peine pacifié. Ovide les résume en deux termes : carmen et error, un poème et une erreur (Tristes, II, 207).
Le poème incriminé est l’Art d’aimer, un manuel de séduction à l’usage des hommes et des femmes publié une dizaine d’années plus tôt, en 1 av. J.-C. L’ouvrage était jugé immoral. Nous n’engagerons pas le débat sur le bien fondé de cette accusation. Nous rappellerons seulement qu’Auguste avait aussi cherché à fonder le Principat sur un ordre moral restauré, et avait tenté de faire de la famille le pilier de cette restauration. Or cet aspect de sa politique fut un échec. Il était donc pratique pour l’empereur de faire porter à Ovide, qui se définit lui-même comme le « baladin des amours tendres » (Tristes, IV, 10, 132), une part de responsabilité et de voir dans son Art d’aimer un ouvrage qui avait nui au redressement moral de l’Empire.


 
Mais il y a une deuxième raison : Ovide avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir, ce qui avait vivement blessé l’empereur. Il le déplore à plusieurs reprises dans les Tristes, ce recueil de lettres en vers qu’il adresse, depuis Tomes, à des correspondants romains. Il écrit, en particulier, ceci à Auguste :

Sans ce qui vient de me nuire, hélas ! j’aurais conservé
                        L’approbation que si souvent tu m’accordas.
Mais je viens de périr : il a suffi pour couler mon
                        Bateau, tant de fois préservé, d’une tempête.
Et je n’ai pas reçu qu’un petit paquet d’eau : les flots
                        De l’Océan se sont abattus sur ma tête.
Pourquoi ai-je vu… ça, et rendu mes yeux criminels ?
L’imprudent que j’étais s’est retrouvé coupable.
D’après Ovide, Tristes, II, 97-104

De quoi s’agit-il au juste ? Personne ne l’a su, même les amis les plus proches d’Ovide, ceux à qui il dit qu’il a confié tous ses secrets ; personne ne le sait, même les chercheurs les plus persévérants et les universitaires les plus pénétrants, qui ont vainement tenté de résoudre l’énigme.
Quelques hypothèses, cependant, peuvent être avancées. Je les emprunte à l’introduction aux Tristes de Jacques André (éd. Les Belles Lettres, 1968).
            Ovide aurait été l’amant de Julie, la fille d’Auguste. La chose n’est pas en soi impossible : Julie, de quatre ans sa cadette, avait une vie sentimentale mouvementée et ils ont pu se fréquenter. Mais il est peu probable que ce soit la bonne raison, en particulier parce que Julie avait été exilée en 2 av. J.-C. par l’empereur – oui, par son père ! –  pour inconduite dans l’île de Pandataria, au large de la Campanie. D’ailleurs, qu’aurait-il vu de blessant pour Auguste ?
Ovide aurait favorisé l’inconduite de Julie II, la fille de la précédente, petite-fille d’Auguste, en lui prêtant sa maison pour qu’elle y retrouve son amant du moment. Et, de fait, Julie II fut exilée, comme sa mère, en 8 ap. J.-C., comme Ovide. Mais qu’aurait-il vu qui pût affecter durablement l’empereur ?
Ovide aurait été témoin de ce qui se tramait autour d’Agrippa Postumus, un des petits-enfants d’Auguste, trop débauché et trop abruti, disait-on, pour être digne d’hériter de l’Empire. Il avait été déporté en 7 ap. J.-C. dans l’île de Planasia, près de l’île d’Elbe. Ovide aurait été témoin de manœuvres d’opposants au régime visant à le libérer ou de tentatives de Livie, l’épouse d’Auguste, visant à l’éliminer. L’intérêt de cette dernière hypothèse est qu’elle fait intervenir Livie, la mère du futur empereur Tibère – qu’elle avait eu d’un premier lit et qui n’appartenait donc pas à la gens Julia mais à la gens Claudia. Or Tibère ne fera pas revenir Ovide d’exil : la rigueur du successeur d’Auguste invite à penser que ce qu’Ovide avait vu était justement en rapport avec la succession impériale. Mais il aurait fallu qu’Ovide aille faire un tour du côté de Planasia, ce qui reste à prouver.
Ovide aurait assisté à des réunions d’opposants à Auguste, regroupés autour de Paullus Fabius Maximus. Mais ce qu’il aurait vu n’aurait rien eu de fortuit ni d’accidentel.
D’autres hypothèses sont avancées en rapport avec des réunions clandestines à l’occasion de pratiques illicites : séances de divination annonçant la mort prochaine d’Auguste, pratiques occultes en lien avec un cercle néo-pythagoricien. Ovide aurait vu Livie, alors âgée de soixante-six ans, lors de la célébration du culte de la Bonne Déesse, culte exclusivement féminin à l’occasion duquel la prêtresse officiait nue…
Cause privée ? Cause publique ? De nature morale ? Politique ? Religieuse ? A chacun de se faire une idée ou d’y aller de son hypothèse. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ni Auguste ni son successeur Tibère n’autorisèrent Ovide ni à rentrer à Rome, ni même à gagner un lieu d’exil plus riant et plus civilisé que Tomes.
Mais dans quelle mesure peut-on parler en ces circonstances de métamorphose du poète ? N’est-ce pas une facilité, un abus de langage ?
Non ! Et ce pour deux raisons...

dimanche 9 avril 2017

Métamorphoses et politique (IV)

Jusqu’à présent, le seul ‘métamorphoseur’ que nous ayons évoqué est Ovide. Mais il ne faudrait pas oublier qu’il avait face à lui un concurrent redoutable, non pas dans le domaine des lettres mais dans celui de la politique, l’empereur lui-même, grand ‘métamorphoseur’ lui aussi. On peut invoquer deux raisons pour étayer cette thèse.
            Sur le plan strictement institutionnel, il est avéré que l’instauration du Principat par Auguste a donné lieu à une métamorphose, et même à une double métamorphose.
La première consiste à transformer le régime républicain sous lequel Rome vivait depuis que les rois avaient été chassés (509 av. J.-C.), en régime monarchique, au sens littéral du terme. Il ne portera évidemment pas le nom honni à Rome de royauté, mais l’essentiel du pouvoir n’en sera pas moins exercé par un seul.
En effet, Auguste détient l’autorité suprême dans tous les domaines (civil, judiciaire, militaire), ce que l’on nomme à Rome l’imperium. Cela lui donne le droit faire voter des lois, de rendre la justice et surtout de commander les armées à Rome, en Italie, dans les provinces de l’empire. C’est le type de pouvoir dont les hauts magistrats de la République, membres de l’aristocratie sénatoriale, étaient investis.

Auguste détient aussi à vie la tribunicia potestas – la puissance des tribuns de la plèbe. Le tribunat de la plèbe est une magistrature créée dans les premiers temps de la République en vue de défendre les intérêts de la plèbe. Dans les faits, la puissance tribunicienne donne à Auguste le droit d’intervenir pour la défense de tout citoyen contre toute décision d’un magistrat, le droit d’arrêter, de condamner, de faire périr qui que ce soit pour raison d’Etat, le droit de veto à l’encontre des magistrats et du sénat. Pouvoir immense, donc, que la tribunicia potestas, dont l’historien Tacite dira plus tard qu’elle « fournit un paravent légal à l’absolutisme » (Annales, III, 56, 1-2).
Le cumul de l’imperium et de la puissance tribunicienne présente l’avantage d’associer un pouvoir de nature aristocratique à un contre-pouvoir de nature démocratique : Auguste, en bon père de la patrie, défendra les intérêts de toutes les composantes de la société. Mais ce cumul était illégal, du moins selon la règle républicaine : le tribunat de la plèbe était réservé aux plébéiens et un membre d’une famille aristocratique ne pouvait l’exercer. Or Auguste appartenait à une famille aristocratique…
Auguste détient encore la puissance du censeur, ce qui lui donne le droit de veiller sur ou plutôt de surveiller le recrutement du sénat.
Auguste détient enfin une autorité religieuse : en tant que grand pontife, il est le chef de la religion romaine et, de toute façon, en tant que descendant de Vénus, il est, nous l’avons vu, un dieu sur terre.

Inversement, Auguste métamorphose le régime monarchique qu’il a de fait instauré en refondation du régime républicain.
Il lui aurait été facile, après être sorti vainqueur de la guerre civile qui l’opposait à Marc Antoine, d’abuser de sa position de force pour prendre le pouvoir. Au contraire, Auguste va se dessaisir des pouvoirs qu’il détenait, redevenir un simple citoyen.
Sa grande habileté, son génie politique consiste donc à ne pas supprimer les fondements institutionnels de la République. Ainsi, une fois la paix rétablie, Auguste proclame le rétablissement de la République (13 janvier 27 av. J.-C.). Auguste ne s’arroge aucun titre qui puisse être incompatible avec le régime républicain. Le terme de princeps (littéralement ‘premier’) qui le désigne renvoie seulement au fait qu’il est le premier du sénat, prérogative honorifique qui le place en tête de ses pairs et non au-dessus d’eux.
De fait, le peuple continue à se réunir en assemblées, à voter des lois et à élire des magistrats. Auguste maintient les magistratures, en particulier le consulat (la magistrature suprême). Il conserve le sénat et renforce même son prestige en lui accordant des honneurs.
Mais Auguste détourne à son profit les institutions qu’il a préservées. Ainsi, il est tellement attaché au consulat qu’il l’exerce neuf ans de suite (de 31 à 23) alors que la magistrature en question est annuelle et non immédiatement renouvelable ; et il l’exerce avec un collègue docile. D’ailleurs, lors des élections, c’est Auguste qui recommande ceux qu’il considère comme les meilleurs candidats, et son avis est prépondérant.
Outre les lois qu’il peut faire voter, Auguste peut promulguer des édits qui commencent par la formule « Il au plu au princeps de… » et qui ont force de loi.
La question qui se pose est donc la suivante : comment Auguste peut-il à la fois respecter (en apparence) les institutions républicaines et (en réalité) les bafouer ? La réponse est à chercher dans ce qui fait le fondement même de son autorité.

Car, au-delà des pouvoirs institutionnels, Auguste s’impose par son autorité, que les Romains appelaient justement l’auctoritas. Il s’agit d’une autorité morale, d’une puissance liée à la personne et confortée par les dieux. Elle correspond assez bien à la notion de charisme. Cette autorité se reflète dans le nom que le sénat fait attribuer à l’empereur (le 16 janvier 27, trois jours après qu’il a restauré la République) : celui d’Augustus, à connotation religieuse, sacrée, qui fait de lui un être que les dieux ont placé au-dessus des autres. C’est précisément en vertu de cette autorité suprême, de nature divine et non humaine, qu’Auguste peut se placer, avec l’aval du sénat, au-dessus des institutions, sans doute pour mieux les garantir. C’est là un des plus grands tours de passe-passe politiques jamais réalisés.
Mais Auguste va aussi exercer son activité de ‘métamorphoseur’ – aussi et surtout pour ce qui concerne notre sujet – au détriment d’Ovide : de l’aveu du poète, il est lui-même devenu digne de figurer dans les Métamorphoses.
Comment le ‘métamorphoseur’ a-t-il pu être métamorphosé ?

© Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse / Photo J.-F. Peiré

samedi 8 avril 2017

Métamorphoses et politique (III)

S’il est vrai que Jupiter donne à Ovide l’occasion de railler discrètement Auguste, qu’en est-il d’Apollon ?
Dans l’imagerie officielle du régime, Apollon est le dieu tutélaire de l’empereur – du Princeps. Ceci est dû au fait qu’Apollon est considéré par Auguste comme celui qui lui a accordé la victoire lors d’une bataille navale décisive, en 31 av. J.-C., la bataille d’Actium, victoire qui mit fin à une guerre civile : Auguste, qui ne s’appelait pas encore Auguste mais Octavien, triomphe alors de son adversaire Marc Antoine et de Cléopâtre, l’alliée de celui-ci. Or la bataille eut lieu en mer Ionienne, au large du promontoire d’Actium, promontoire sur lequel se trouvait un sanctuaire d’Apollon. L’empereur remercia le dieu qui l’avait favorisé en le célébrant par des jeux (les Ludi Actiaci, qui ne seront plus célébrés après la disparition d’Auguste). Et il marqua de façon caractérisée la proximité qu’il voulait établir entre Apollon et lui. Ainsi, la résidence d’Auguste, sur le Palatin, était directement reliée au temple qu’il lui avait fait édifier. Plus généralement, une thématique apollinienne se développe dans la propagande impériale, qui associe la figure du dieu à la figure du prince. Ce n’est pas sans rappeler l’usage que Louis XIV fera, dix-sept siècles plus tard, de l’imagerie apollinienne. Mais n’anticipons pas… Revenons à l’approche antique et constatons qu’Ovide ne manque pas de reprendre à son compte l’imagerie officielle mais en la détournant, avec un parti-pris non pas hagiographique mais, au contraire, avec un parti-pris critique : par Apollon interposé, Ovide va se livrer à la critique du Princeps.
Dès le livre I des Métamorphoses, Ovide met en scène le dieu dans la fable de Daphné. Celle-ci, une nymphe fille du dieu Pénée, est aimée d’Apollon, qui entreprend de la séduire en lui parlant. Voici comment Daphné réagit.

Plus vite que le vent
Léger, la nymphe fuit, sans s’arrêter, sans l’écouter.
            « Attends, fille du Pénée ! Je n’ai rien d’un ennemi.
            Attends, nymphe ! Tu me fuis comme la brebis le loup,
            La biche le lion, les colombes craintives l’aigle.
            Ce sont leurs ennemis ; moi, je te poursuis par amour,
            Pour mon malheur ! Ne va pas tomber ; épargne à tes jambes
            L’injurieuse griffe des ronces. Ne souffre pas par moi.
Les terrains que tu parcours sont malaisés. Ralentis,
            Je t’en prie, retiens ton pas ; je ralentirai ma course.
            Vois cependant à qui tu plais : pas à un montagnard,
            Pas à un hirsute berger qui garderait ses bœufs
            Et ses moutons. Tu ne sais, imprudente, qui tu fuis
            Et c’est pour cela que tu fuis. Je règne sur le sol
            De Delphes, sur Claros, sur Ténédos, sur Patara.
            Mon père est Jupiter ; par moi sont révélés passé
            Présent et avenir ; musique et chant par moi s’accordent.
            Ma flèche est infaillible – moins, pourtant, que celle qui
            A fait une blessure à ce cœur que rien n’occupait.
            J’ai inventé la médecine, on me nomme partout
            Le secourable, et je détiens le pouvoir sur herbes.
            Mais, hélas ! aucune herbe ne peut guérir de l’amour,
            Et mon art, utile à tous, est inutile à son maître. »
D’après Ovide, Métamorphoses, I, 502-524

Il n’est pas difficile d’interpréter les paroles qu’Ovide fait prononcer à Apollon comme un triple aveu d’échec.
En effet, Apollon, le dieu de la poésie, ne parvient pas à trouver les mots qui pourraient toucher Daphné. Lui qui conduit les Muses – Apollon Musagète –, qui a autorité sur elles et en particulier sur Calliope « à la belle voix », muse de l’éloquence, il ne parvient pas à trouver les mots qui pourraient persuader celle qu’il poursuit de céder à ses avances.
Apollon est encore le dieu de la divination, chose qu’il mentionne en rappelant les grands sanctuaires dans lesquels il était vénéré, en particulier celui de Delphes où la Pythie rendait pour lui des oracles. Le dieu, donc, qui est capable de dire à ceux qui le consultent de quoi sera fait leur avenir s’est montré incapable de prévoir que la flèche de Cupidon lui causerait une blessure, incapable de prévoir que cet amour serait malheureux.
Enfin, Apollon est le dieu guérisseur, le père d’Esculape, dieu de la médecine. Et il constate avec un certain dépit que cette compétence lui a été inutile, autrement dit que sa science a été tenue en échec. La chose est d’autant plus grave que l’aveu d’échec est fait par le dieu lui-même. Par contrecoup, il apparaît donc peu glorieux pour Auguste d’avoir un dieu tutélaire qui n’a même pas pu se porter secours, qui n’a été efficace dans aucun des secteurs qui relèvent de son autorité. Dénoncer l’inefficacité du dieu protecteur du régime, n’est-ce pas aller à l’encontre de l’idéologie officielle et de son imagerie ?
Mais Ovide ne s’en tient pas là et renouvelle sa critique d’Apollon.
Plus loin dans les Métamorphoses (VI, 382-400), il fait le récit de la joute qui opposa le dieu au satyre Marsyas, compétition musicale à l’occasion de laquelle la lyre et la flûte s’opposèrent – la double flûte, que les Grecs nommaient aulos et les Romains tibiae.
Voici en quels termes Ovide la relate.

Lorsque je ne sais qui eut rapporté comment finirent
            Les hommes du pays lycien, un autre rappela
            Ce que fit Apollon au satyre qu’avait perdu
            La flûte de Minerve. « Pourquoi m’arracher à moi-même ?
            Ah ! criait-il, que je regrette ! Ah ! c’est trop cher payer
            Pour un pipeau. » Malgré ses cris, il est écorché vif.
            Son corps n’est plus qu’une plaie ; son sang coule de partout.
            On voit ses muscles mis à nu ; ses veines, sans la peau,
            Battent en palpitant ; on pourrait compter ses viscères
            Tressaillants, et les fibres de ses poumons traversés
            Par le jour. Les faunes, rustiques puissances des bois,
            Les satyres, ses frères, son toujours cher Olympus,
            Les nymphes et ceux qui faisaient paître sur ces montagnes
            Bêtes à laine et bétail à cornes, tous le pleurèrent.
            Les larmes, en tombant, mouillèrent la terre fertile ;
            Elle s’en imprégna, les recueillit, s’en abreuva
            Par ses veines profondes ; transformées en eau, elles vont
            A l’air libre : ce fleuve qu’emportent vers la mer ses rives
            Pentues, c’est le Marsyas, le plus limpide de Phrygie.
D’après Ovide, Métamorphoses, VI, 382-400

De quoi Marsyas s’était-il rendu coupable pour mériter une pareille punition ? Il avait osé défier le dieu de la musique, laissant par là supposer qu’il pouvait le vaincre. Il s’agit de ce que nous nommerions un péché d’orgueil et que les Grecs nommaient hybris. Péché véniel à nos yeux, péché mortel aux yeux d’Apollon, qui inflige à sa victime un supplice d’autant plus atroce que le coupable s’était repenti.
Ovide décrit ce supplice avec une précision clinique. On a du mal à reconnaître le dieu lumineux qu’Apollon est censé être, le dieu de la mesure et de la maîtrise. Il s’abandonne sans retenue aux fureurs de la vengeance et de la cruauté, laissant craindre le pire pour le cas où son impérial protégé viendrait à s’inspirer de son action. On a aussi du mal à reconnaître l’empereur, dont la clémence est pourtant censée faire partie des qualités qui le caractérisent. N’est-elle pas mentionnée, avec trois autres vertus, sur le bouclier offert par le sénat à Auguste en 27 av. J.-C. ? Souhaitons que le protégé ne s’inspire pas trop de son protecteur.

Apollon et Marsyas, © Jean-Luc Ramond