dimanche 9 avril 2017

Métamorphoses et politique (IV)

Jusqu’à présent, le seul ‘métamorphoseur’ que nous ayons évoqué est Ovide. Mais il ne faudrait pas oublier qu’il avait face à lui un concurrent redoutable, non pas dans le domaine des lettres mais dans celui de la politique, l’empereur lui-même, grand ‘métamorphoseur’ lui aussi. On peut invoquer deux raisons pour étayer cette thèse.
            Sur le plan strictement institutionnel, il est avéré que l’instauration du Principat par Auguste a donné lieu à une métamorphose, et même à une double métamorphose.
La première consiste à transformer le régime républicain sous lequel Rome vivait depuis que les rois avaient été chassés (509 av. J.-C.), en régime monarchique, au sens littéral du terme. Il ne portera évidemment pas le nom honni à Rome de royauté, mais l’essentiel du pouvoir n’en sera pas moins exercé par un seul.
En effet, Auguste détient l’autorité suprême dans tous les domaines (civil, judiciaire, militaire), ce que l’on nomme à Rome l’imperium. Cela lui donne le droit faire voter des lois, de rendre la justice et surtout de commander les armées à Rome, en Italie, dans les provinces de l’empire. C’est le type de pouvoir dont les hauts magistrats de la République, membres de l’aristocratie sénatoriale, étaient investis.

Auguste détient aussi à vie la tribunicia potestas – la puissance des tribuns de la plèbe. Le tribunat de la plèbe est une magistrature créée dans les premiers temps de la République en vue de défendre les intérêts de la plèbe. Dans les faits, la puissance tribunicienne donne à Auguste le droit d’intervenir pour la défense de tout citoyen contre toute décision d’un magistrat, le droit d’arrêter, de condamner, de faire périr qui que ce soit pour raison d’Etat, le droit de veto à l’encontre des magistrats et du sénat. Pouvoir immense, donc, que la tribunicia potestas, dont l’historien Tacite dira plus tard qu’elle « fournit un paravent légal à l’absolutisme » (Annales, III, 56, 1-2).
Le cumul de l’imperium et de la puissance tribunicienne présente l’avantage d’associer un pouvoir de nature aristocratique à un contre-pouvoir de nature démocratique : Auguste, en bon père de la patrie, défendra les intérêts de toutes les composantes de la société. Mais ce cumul était illégal, du moins selon la règle républicaine : le tribunat de la plèbe était réservé aux plébéiens et un membre d’une famille aristocratique ne pouvait l’exercer. Or Auguste appartenait à une famille aristocratique…
Auguste détient encore la puissance du censeur, ce qui lui donne le droit de veiller sur ou plutôt de surveiller le recrutement du sénat.
Auguste détient enfin une autorité religieuse : en tant que grand pontife, il est le chef de la religion romaine et, de toute façon, en tant que descendant de Vénus, il est, nous l’avons vu, un dieu sur terre.

Inversement, Auguste métamorphose le régime monarchique qu’il a de fait instauré en refondation du régime républicain.
Il lui aurait été facile, après être sorti vainqueur de la guerre civile qui l’opposait à Marc Antoine, d’abuser de sa position de force pour prendre le pouvoir. Au contraire, Auguste va se dessaisir des pouvoirs qu’il détenait, redevenir un simple citoyen.
Sa grande habileté, son génie politique consiste donc à ne pas supprimer les fondements institutionnels de la République. Ainsi, une fois la paix rétablie, Auguste proclame le rétablissement de la République (13 janvier 27 av. J.-C.). Auguste ne s’arroge aucun titre qui puisse être incompatible avec le régime républicain. Le terme de princeps (littéralement ‘premier’) qui le désigne renvoie seulement au fait qu’il est le premier du sénat, prérogative honorifique qui le place en tête de ses pairs et non au-dessus d’eux.
De fait, le peuple continue à se réunir en assemblées, à voter des lois et à élire des magistrats. Auguste maintient les magistratures, en particulier le consulat (la magistrature suprême). Il conserve le sénat et renforce même son prestige en lui accordant des honneurs.
Mais Auguste détourne à son profit les institutions qu’il a préservées. Ainsi, il est tellement attaché au consulat qu’il l’exerce neuf ans de suite (de 31 à 23) alors que la magistrature en question est annuelle et non immédiatement renouvelable ; et il l’exerce avec un collègue docile. D’ailleurs, lors des élections, c’est Auguste qui recommande ceux qu’il considère comme les meilleurs candidats, et son avis est prépondérant.
Outre les lois qu’il peut faire voter, Auguste peut promulguer des édits qui commencent par la formule « Il au plu au princeps de… » et qui ont force de loi.
La question qui se pose est donc la suivante : comment Auguste peut-il à la fois respecter (en apparence) les institutions républicaines et (en réalité) les bafouer ? La réponse est à chercher dans ce qui fait le fondement même de son autorité.

Car, au-delà des pouvoirs institutionnels, Auguste s’impose par son autorité, que les Romains appelaient justement l’auctoritas. Il s’agit d’une autorité morale, d’une puissance liée à la personne et confortée par les dieux. Elle correspond assez bien à la notion de charisme. Cette autorité se reflète dans le nom que le sénat fait attribuer à l’empereur (le 16 janvier 27, trois jours après qu’il a restauré la République) : celui d’Augustus, à connotation religieuse, sacrée, qui fait de lui un être que les dieux ont placé au-dessus des autres. C’est précisément en vertu de cette autorité suprême, de nature divine et non humaine, qu’Auguste peut se placer, avec l’aval du sénat, au-dessus des institutions, sans doute pour mieux les garantir. C’est là un des plus grands tours de passe-passe politiques jamais réalisés.
Mais Auguste va aussi exercer son activité de ‘métamorphoseur’ – aussi et surtout pour ce qui concerne notre sujet – au détriment d’Ovide : de l’aveu du poète, il est lui-même devenu digne de figurer dans les Métamorphoses.
Comment le ‘métamorphoseur’ a-t-il pu être métamorphosé ?

© Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse / Photo J.-F. Peiré

samedi 8 avril 2017

Métamorphoses et politique (III)

S’il est vrai que Jupiter donne à Ovide l’occasion de railler discrètement Auguste, qu’en est-il d’Apollon ?
Dans l’imagerie officielle du régime, Apollon est le dieu tutélaire de l’empereur – du Princeps. Ceci est dû au fait qu’Apollon est considéré par Auguste comme celui qui lui a accordé la victoire lors d’une bataille navale décisive, en 31 av. J.-C., la bataille d’Actium, victoire qui mit fin à une guerre civile : Auguste, qui ne s’appelait pas encore Auguste mais Octavien, triomphe alors de son adversaire Marc Antoine et de Cléopâtre, l’alliée de celui-ci. Or la bataille eut lieu en mer Ionienne, au large du promontoire d’Actium, promontoire sur lequel se trouvait un sanctuaire d’Apollon. L’empereur remercia le dieu qui l’avait favorisé en le célébrant par des jeux (les Ludi Actiaci, qui ne seront plus célébrés après la disparition d’Auguste). Et il marqua de façon caractérisée la proximité qu’il voulait établir entre Apollon et lui. Ainsi, la résidence d’Auguste, sur le Palatin, était directement reliée au temple qu’il lui avait fait édifier. Plus généralement, une thématique apollinienne se développe dans la propagande impériale, qui associe la figure du dieu à la figure du prince. Ce n’est pas sans rappeler l’usage que Louis XIV fera, dix-sept siècles plus tard, de l’imagerie apollinienne. Mais n’anticipons pas… Revenons à l’approche antique et constatons qu’Ovide ne manque pas de reprendre à son compte l’imagerie officielle mais en la détournant, avec un parti-pris non pas hagiographique mais, au contraire, avec un parti-pris critique : par Apollon interposé, Ovide va se livrer à la critique du Princeps.
Dès le livre I des Métamorphoses, Ovide met en scène le dieu dans la fable de Daphné. Celle-ci, une nymphe fille du dieu Pénée, est aimée d’Apollon, qui entreprend de la séduire en lui parlant. Voici comment Daphné réagit.

Plus vite que le vent
Léger, la nymphe fuit, sans s’arrêter, sans l’écouter.
            « Attends, fille du Pénée ! Je n’ai rien d’un ennemi.
            Attends, nymphe ! Tu me fuis comme la brebis le loup,
            La biche le lion, les colombes craintives l’aigle.
            Ce sont leurs ennemis ; moi, je te poursuis par amour,
            Pour mon malheur ! Ne va pas tomber ; épargne à tes jambes
            L’injurieuse griffe des ronces. Ne souffre pas par moi.
Les terrains que tu parcours sont malaisés. Ralentis,
            Je t’en prie, retiens ton pas ; je ralentirai ma course.
            Vois cependant à qui tu plais : pas à un montagnard,
            Pas à un hirsute berger qui garderait ses bœufs
            Et ses moutons. Tu ne sais, imprudente, qui tu fuis
            Et c’est pour cela que tu fuis. Je règne sur le sol
            De Delphes, sur Claros, sur Ténédos, sur Patara.
            Mon père est Jupiter ; par moi sont révélés passé
            Présent et avenir ; musique et chant par moi s’accordent.
            Ma flèche est infaillible – moins, pourtant, que celle qui
            A fait une blessure à ce cœur que rien n’occupait.
            J’ai inventé la médecine, on me nomme partout
            Le secourable, et je détiens le pouvoir sur herbes.
            Mais, hélas ! aucune herbe ne peut guérir de l’amour,
            Et mon art, utile à tous, est inutile à son maître. »
D’après Ovide, Métamorphoses, I, 502-524

Il n’est pas difficile d’interpréter les paroles qu’Ovide fait prononcer à Apollon comme un triple aveu d’échec.
En effet, Apollon, le dieu de la poésie, ne parvient pas à trouver les mots qui pourraient toucher Daphné. Lui qui conduit les Muses – Apollon Musagète –, qui a autorité sur elles et en particulier sur Calliope « à la belle voix », muse de l’éloquence, il ne parvient pas à trouver les mots qui pourraient persuader celle qu’il poursuit de céder à ses avances.
Apollon est encore le dieu de la divination, chose qu’il mentionne en rappelant les grands sanctuaires dans lesquels il était vénéré, en particulier celui de Delphes où la Pythie rendait pour lui des oracles. Le dieu, donc, qui est capable de dire à ceux qui le consultent de quoi sera fait leur avenir s’est montré incapable de prévoir que la flèche de Cupidon lui causerait une blessure, incapable de prévoir que cet amour serait malheureux.
Enfin, Apollon est le dieu guérisseur, le père d’Esculape, dieu de la médecine. Et il constate avec un certain dépit que cette compétence lui a été inutile, autrement dit que sa science a été tenue en échec. La chose est d’autant plus grave que l’aveu d’échec est fait par le dieu lui-même. Par contrecoup, il apparaît donc peu glorieux pour Auguste d’avoir un dieu tutélaire qui n’a même pas pu se porter secours, qui n’a été efficace dans aucun des secteurs qui relèvent de son autorité. Dénoncer l’inefficacité du dieu protecteur du régime, n’est-ce pas aller à l’encontre de l’idéologie officielle et de son imagerie ?
Mais Ovide ne s’en tient pas là et renouvelle sa critique d’Apollon.
Plus loin dans les Métamorphoses (VI, 382-400), il fait le récit de la joute qui opposa le dieu au satyre Marsyas, compétition musicale à l’occasion de laquelle la lyre et la flûte s’opposèrent – la double flûte, que les Grecs nommaient aulos et les Romains tibiae.
Voici en quels termes Ovide la relate.

Lorsque je ne sais qui eut rapporté comment finirent
            Les hommes du pays lycien, un autre rappela
            Ce que fit Apollon au satyre qu’avait perdu
            La flûte de Minerve. « Pourquoi m’arracher à moi-même ?
            Ah ! criait-il, que je regrette ! Ah ! c’est trop cher payer
            Pour un pipeau. » Malgré ses cris, il est écorché vif.
            Son corps n’est plus qu’une plaie ; son sang coule de partout.
            On voit ses muscles mis à nu ; ses veines, sans la peau,
            Battent en palpitant ; on pourrait compter ses viscères
            Tressaillants, et les fibres de ses poumons traversés
            Par le jour. Les faunes, rustiques puissances des bois,
            Les satyres, ses frères, son toujours cher Olympus,
            Les nymphes et ceux qui faisaient paître sur ces montagnes
            Bêtes à laine et bétail à cornes, tous le pleurèrent.
            Les larmes, en tombant, mouillèrent la terre fertile ;
            Elle s’en imprégna, les recueillit, s’en abreuva
            Par ses veines profondes ; transformées en eau, elles vont
            A l’air libre : ce fleuve qu’emportent vers la mer ses rives
            Pentues, c’est le Marsyas, le plus limpide de Phrygie.
D’après Ovide, Métamorphoses, VI, 382-400

De quoi Marsyas s’était-il rendu coupable pour mériter une pareille punition ? Il avait osé défier le dieu de la musique, laissant par là supposer qu’il pouvait le vaincre. Il s’agit de ce que nous nommerions un péché d’orgueil et que les Grecs nommaient hybris. Péché véniel à nos yeux, péché mortel aux yeux d’Apollon, qui inflige à sa victime un supplice d’autant plus atroce que le coupable s’était repenti.
Ovide décrit ce supplice avec une précision clinique. On a du mal à reconnaître le dieu lumineux qu’Apollon est censé être, le dieu de la mesure et de la maîtrise. Il s’abandonne sans retenue aux fureurs de la vengeance et de la cruauté, laissant craindre le pire pour le cas où son impérial protégé viendrait à s’inspirer de son action. On a aussi du mal à reconnaître l’empereur, dont la clémence est pourtant censée faire partie des qualités qui le caractérisent. N’est-elle pas mentionnée, avec trois autres vertus, sur le bouclier offert par le sénat à Auguste en 27 av. J.-C. ? Souhaitons que le protégé ne s’inspire pas trop de son protecteur.

Apollon et Marsyas, © Jean-Luc Ramond

vendredi 7 avril 2017

Métamorphoses et politique (II)

Reprenons donc notre enquête là où nous l’avons laissée : Ovide est-il un détracteur ou, au contraire, un partisan du Principat, nom par lequel on désigne à proprement parler le régime mis en place par Auguste ?
Pour tenter de répondre à cette question, il faut examiner le traitement que le poète réserve à deux dieux en particulier : Jupiter et Apollon. Chacun à sa façon, ils renvoient indubitablement à l’empereur Auguste : ce qui était dit à leur sujet par Ovide (et les autres poètes de son temps) était d’emblée perçu par les contemporains comme concernant l’empereur.
Il est facile d’établir que Jupiter doit être interprété comme le double fictionnel d’Auguste : le dieu est, à l’échelle de l’univers, le détenteur d’un pouvoir et le garant d’un ordre dont l’empereur est lui-même le détenteur et le garant à l’échelle du monde. Ovide le dit explicitement :

Jupiter règne sur
Les hauteurs de l’éther, les royaumes du triple monde ;
Auguste sur la terre. Ils sont tous les deux père et guide.
D’après Ovide, Métamorphoses, XV, 858-860

Quelle est donc l’image de Jupiter qu’Ovide donne à voir ? Ce n’est pas toujours – pas souvent – celle d'un dieu en majesté, maître de l’Olympe, détenteur du foudre, cette synthèse de la foudre, du tonnerre et des éclairs. Il renonce en particulier à cette majesté lorsqu’elle compromet ses aventures amoureuses. Car Jupiter à une forte propension à tomber amoureux de nymphes ou de mortelles et à vouloir s’unir à elles, en toute discrétion, bien sûr. Aussi n’hésite-t-il pas à abandonner ses attributs divins pour se métamorphoser afin de séduire plus facilement sa victime. Or cette métamorphose l’amène à prendre les traits non pas d’un homme, ce qui serait une moindre déchéance, mais ceux d’un animal, et pas toujours – pas souvent – d’un animal aussi prestigieux que l’aigle, le seul des animaux à qui Jupiter accepte de confier son foudre : il lui arrive de se métamorphoser en taureau. C’est en particulier le cas lorsqu’ il veut séduire une princesse phénicienne – aujourd’hui, on la dirait libanaise –, la fille d’Agénor, le roi de Tyr, qu’il avait aperçue jouant sur la plage avec ses petites camarades. Elle se nomme Europe.

                                               Jupiter prend Mercure à part
            Et lui dit, sans avouer que c’est l’amour qui le pousse :
             « Fidèle exécuteur de mes commandements, mon fils,
            Sans tarder, précipite-toi comme tu sais le faire ;
            Ce pays, à ma gauche, qui regarde vers ta mère
            Et que ses habitants appellent pays de Sidon,
            Rends-t’y, et ce royal troupeau que tu vois brouter l’herbe,
            Là-bas, sur la montagne, ramène-le vers la grève. »
            Il se tut. Les taureaux, bientôt chassés de la montagne,
            Obéissants, rejoignent le rivage. Souvent y joue
            La fille du grand roi de Tyr, avec de jeunes vierges.
            Amour et majesté ne font pas bon ménage, ensemble
            On ne les voit : déposant son sceptre et sa gravité,
            Le père souverain des dieux, dont la dextre est armée
            D’un triple feu, et qui d’un signe ébranle l’univers,
            Revêt l’apparence d’un taureau, se mêle au troupeau,
            Mugit et, sur le tendre herbage, exhibe sa beauté :
            Il est aussi blanc que la neige qu’aucun passant n’a
            Foulée d’un pied grossier, ni l’Auster imbibée de pluie ;
            Son cou est musculeux ; son fanon pend jusqu’aux épaules ;
            Ses cornes, certes petites, semblent l’œuvre d’un orfèvre,
            Plus transparentes qu’une gemme de la plus belle eau.
            Son front n’est pas menaçant, ni son regard redoutable.
            Tous ses traits expriment la paix. La fille d’Agénor
            S’émerveille qu’il soit si beau et si peu agressif ;
            Mais, si doux soit-il, elle a d’abord peur de le toucher.
            Bientôt, elle s’approche, tend des fleurs au mufle blanc.
            L’amant, joyeux, en attendant le plaisir qu’il escompte,
            Lui baise les mains — qu’il a du mal à s’en tenir là !
            Tantôt il folâtre et bondit sur l’herbe verdoyante,
            Tantôt, sur le sable fauve, il pose son flanc de neige.
            Peu à peu, la peur la quitte. Il donne alors son poitrail
            A flatter à la jeune fille, ses cornes à orner
            De nouvelles guirlandes ; la jeune princesse osa même,
            Sans savoir ce qu’elle faisait, s’asseoir sur le taureau.
            Insensiblement, le dieu quitte alors la terre ferme,
            Commence par plonger dans les flots ses sabots trompeurs ;
            Puis il gagne le large, emportant par la pleine mer
            Sa proie. Elle a peur ; derrière elle, elle voit s’éloigner
            La côte. Une main tient une corne, l’autre est posée
            Sur l’échine ; ses vêtements ondoyants flottent au vent.
D’après Ovide, Métamorphoses, II, 836-875

Voilà donc le maître du monde transformé en gentil taureau blanc qui vient parader devant une petite jeune fille et manger dans sa main. Celui qui est censé imposer son autorité ne serait-il pas lui-même soumis au pouvoir de son amour et esclave de son désir ? Celui qui prétend être maître de l’univers est-il seulement maître de lui ?
Quant à Europe, dont l’effigie figure sur les pièces grecques de deux euros, on se souviendra que, n’en déplaise à certains, elle n’est pas d'origine occidentale mais moyen-orientale ; et qu’elle est entrée dans la légende parce qu’elle avait été victime d’un enlèvement, ce qui explique peut-être que la construction européenne ne soit pas un long fleuve tranquille…

 
Enlèvement d'Europe, © Jean-Luc Ramond

jeudi 6 avril 2017

Métamorphoses et politique (I)

Comme promis, voici un texte qui reprend et détaille ce que j'ai proposé lors des Chemins de la philosophie du mardi 28 mars.
Pour éviter d'en dire trop en une seule fois - et pour vous inciter à fréquenter assidûment le blog... - je vous propose un article en plusieurs épisode, échelonnés sur plusieurs jours. Voici donc le premier.

Pour nous, les Métamorphoses sont un recueil de légendes – de mythes, comme auraient dit les Grecs, de fables, comme disaient les Romains – le cœur de chacune étant constitué d’une métamorphose. La communication d’Hélène Vial (https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-metamorphoses-dovide-44-une-aventure-du-corps) permet de s’en faire une idée plus précise, et plus encore sa thèse, intitulée La métamorphose dans les Métamorphoses d’Ovide (Les Belles Lettres, 2010). Aussi peut-on se demander légitimement si l’approche politique des Métamorphoses est pertinente. La confrontation entre le début et la fin du poème nous aidera à répondre à cette question.

Le poème s’ouvre par cette invocation aux dieux :

Je veux parler des corps qui se sont métamorphosés ;
Et puisqu’ils sont aussi votre œuvre, ô dieux, inspirez-moi,
Déroulez mon poème et qu’il aille d’un trait jusques
A nous depuis le tout premier matin de l’univers.
D’après Ovide, Métamorphoses, I, 1-4

Il se clôt, à quelques vers près, par ces mots, consacrés à Auguste :

Quand la paix règnera sur terre, il se consacrera
Au droit civil et légifèrera très justement.
Il règlera les mœurs sur son exemple et, regardant
L’avenir et ses descendants, il ordonnera, dans
Sa prévoyance, à l’enfant né de son auguste épouse
De porter à la fois son nom et le poids de l’Empire.
Et quand il aura vécu aussi longtemps que Nestor,
Il siègera au ciel, parmi les siens, parmi les astres.
D’après Ovide, Métamorphoses, XV, 832-839

On le voit, ils annoncent que, quand Auguste aura accompli son œuvre pacificatrice et fait régner la paix, la Pax Augusta, quand il aura accompli son œuvre législative et morale, quand il aura pourvu à sa succession, autrement dit, quand il aura assuré la stabilité de l'Empire, il pourra s’effacer de la scène terrestre et connaître l'apothéose : son âme s’élèvera et rejoindra Jules César, son père adoptif, et Vénus, l'ancêtre fondatrice de la gens Iulia, qui l'attendent dans les hauteurs des cieux.
Si l’on confronte maintenant l’invocation initiale des Métamorphoses et la prédiction finale, on a l’impression suivante : Ovide voudrait établir qu'un déterminisme est à l'œuvre dans le monde et que le règne d'Auguste est l'aboutissement d'un processus qui avait commencé avec la mise en ordre du chaos initial. Auguste lui-même interviendrait à la fin du processus pour garantir que l’ordre qu’il venait d’instaurer perdurerait.
On croirait lire le programme développé par Virgile dans l'Enéide, par exemple en I, 257-296, où Jupiter déroule devant Vénus le résumé de l’histoire de Rome, depuis l’arrivée d’Enée en Italie jusqu’au règne de César-Auguste. Le voici, dans la récente traduction qu’en propose Olivier Sers (Les Belles Lettres, 2015) :

N’aie crainte, Cythérée, le sort des tiens demeure,
Tu verras Lavinium, ses remparts et la Ville,
C’est promis, et bien haut porteras jusqu’aux astres
Ton preux Enée, rien ne m’a fait fuir mon dessein.
Ton fils (je serai long, car ce souci te ronge,
Et je déroulerai les secrets des destins),
Au prix de longs combats vainqueur de fougueux peuples,
Dotera leurs guerriers de lois et de remparts
Jusqu’au troisième été de son règne au Latium
Et au troisième hiver des Rutules soumis.
Alors l’enfant Ascagne, aujourd’hui surnommé
Iule, Ilus jadis tant qu’Ilion resta forte,
Trente ans, mois après mois, occupera le trône,
Quittera Lavinium, ceindra de hauts remparts
Albe la longue, et en fera sa capitale.
C’est là pour trois cents ans que la race d’Hector
Règnera, jusqu’au jour où Ilia, prêtresse,
Fille du roi, de Mars aura deux fils jumeaux.
Sauvé, nourri, choyé par une fauve louve,
Fondant les murs de Mars, perpétuant son sang,
Le nom de Romulus passera aux Romains.
Sans borner leur empire en espace ni temps,
Je l’offris éternel. Bien mieux, l’âpre Junon,
Dont la peur trouble encor mer et terres et cieux,
Mieux inspirée un jour, avec moi chérira
Rome, nation en toge et maîtresse du monde.
C’est mon vouloir. Un temps viendra, après maints lustres,
Où les fils d’Assaraque asserviront en maîtres
Phthie, les Argiens vaincus, et l’illustre Mycènes.
Puis un Troyen naîtra, d’un sang béni, César.
Jules, du grand Iule, étendra leur empire
Jusques à l’Océan, leur renom jusqu’aux astres,
Et tu l’accueilleras, lourd du butin d’Orient,
Un jour, sereine, aux cieux, dieu qu’aussi on priera.
Les temps s’adouciront, moins rudes, plus de guerre,
La Foi chenue, Vesta, Rémus et son jumeau
Feront les lois, et on clora, bardé de fer,
L’affreux huis des combats sur la Fureur impie,
Qui, sur un lit de dards, au dos cent liens d’airain,
Grondera, hérissée, la gueule ensanglantée.

Ovide irait même plus loin que Virgile – à qui pourtant Auguste avait passé commande de l’Enéide en 29 av. J.-C. – en commençant plus tôt que lui, par la mise en ordre du chaos, et en faisant de l’apothéose d’Auguste la métamorphose finale, c'est-à-dire à la fois la dernière du poème – des Métamorphoses – et la dernière du processus de métamorphose. Ou, pour nuancer, disons que les seules métamorphoses à venir seraient celles des empereurs succédant à Auguste…

Le programme d’Ovide, ainsi défini, semble donc tout à fait compatible avec l'idéologie impériale. Par contre, il est incompatible avec la lettre et l'esprit des Métamorphoses dans leur ensemble. Car ce dont Ovide parle dans son poème, c'est du changement, de la transformation, du mouvement et non de l'ordre, de la stabilité, de la permanence. La conclusion de l’œuvre est en désaccord avec ce qui fait l’essentiel des Métamorphoses : peindre le passage. Ovide ferait donc allégeance au régime en paroles, de façon programmatique, mais cette allégeance serait démentie par les faits, c'est-à-dire par les quinze livres qui séparent l’introduction de la conclusion. A nous de voir, à partir de quelques exemples, ce qu'il en est de l'adhésion d'Ovide à l'idéologie impériale.


samedi 1 avril 2017

Une jolie histoire

Je voulais vous raconter une jolie histoire…
Voici quelques années, après avoir traduit avec mes élèves l’extrait des Métamorphoses où Vénus demande à Cupidon de faire tomber Pluton amoureux, je les avais invités – s’ils avaient la fibre poétique – à préparer une traduction versifiée du passage.
Le jour dit, chacun fait sa lecture. Mais Fanny avait besoin, pour faire la sienne, d’un piano.
Pourquoi ? Parce que Fanny avait non seulement traduit le passage en vers mais l’avait aussi mis en musique.
Vous pouvez écouter la chanson « Vénus à Cupidon », que Fanny nous fait aujourd’hui partager :



Si le lecteur ne marchait pas, suivez ce lien : Vénus_à_Cupidon_by_Fanny_Candéli.mp3

La voix de Fanny vous a touchés ? Vous aussi êtes tombés sous le charme ?
Je vous invite donc à découvrir le site de Fanny Candéli :


http://www.fanny-candeli.fr