Vous vous souvenez peut-être de Stefan Cucu, cet universitaire roumain qui a écrit une biographie romancée d'Ovide. Il m'en avait adressé un exemplaire.
Voici quelques semaines, je lui ai envoyé un exemplaire des Tristesses ; il m'est revenu avec la mention "DECEDAT".
Je suis triste de la disparition de Stefan.
Que la terre lui soit légère...
Voici précisément deux mille ans qu’Ovide est mort. Voici deux mille ans que sa voix ne cesse pourtant pas de résonner, sous des formes qui se renouvellent sans cesse. Aujourd’hui, pour célébrer sa mémoire, j’ai choisi de lui consacrer un Blog, le Blog des Amis d’Ovide. Vous qui aimez ce poète, ou qui avez envie de le découvrir, de le fréquenter, de le faire aimer, soyez les bienvenus ! Et bienvenue aux informations, documents, réactions que vous voudrez bien m’adresser pour que je les publie.
mardi 16 janvier 2018
vendredi 12 janvier 2018
Que d'eau ! Que d'eau ! (II)
L’eau diluviale
Car l’eau nous fait vivre à la
fois l’angoisse de l’engloutissement et l’espérance de la régénération. Liquide
séminal et matrice, elle peut non seulement donner la vie mais la prolonger, la
sauver ou même la redonner. Dans l’imaginaire, toute eau vive devient Fontaine
de Jouvence ou source miraculeuse. Les pratiques rituelles des libations d’eau,
de lait ou de vin, omniprésentes dans Les Métamorphoses comme d’ailleurs
l’aspersion et l’immersion, attestent de la fonction purificatrice et
salvatrice de l’eau. En voici deux exemples, l’un est humoristique, c’est
l’histoire du fleuve Pactole qui lave Midas de sa folie de l’or : « “Ne reste pas couvert de l’or que tu as malheureusement souhaité ; / Va-t-en,
lui dit Bacchus, vers le fleuve proche de la grande Sardes / Et, en remontant
son cours par le sommet de la montagne, / Poursuis ta route jusqu’à ce que tu
parviennes à l’embouchure du fleuve ; / A l’endroit où sa source écumante
jaillit en cascade, / Mets ta tête au-dessous et purifie ton corps tout en te
lavant de ta faute.” Le roi obéit et pénètre dans l’eau ; les propriétés
aurifères / Colorent le courant et, du corps de l’homme, passent dans le fleuve
Pactole. / Aujourd’hui encore, effet de l’héritage ancien de cette veine, / L’or
a durci ces terres et jauni leur sol détrempé. »
L’autre histoire est pathétique
mais riche en symboles, c’est celle d’Acis, écrasé par son rival le Cyclope
auprès de la belle Galatée : le sang et la mort sont lavés, l’eau devient quasi
baptismale et opère le miracle de la résurrection : « Le Cyclope le poursuit et, arrachant un bloc de la montagne, / Il le
lance : un coin du rocher seulement atteint sa cible / Et cependant, Acis est
entièrement écrasé. (…) / Un sang pourpré coulait de la masse rocheuse ; / En
un clin d’oeil, il perd sa couleur rouge pour prendre / Celle d’un fleuve
qu’agite le début d’une averse et qui, peu à peu, / Se nettoie. Alors la masse
rocheuse qui en est imprégnée s’entrouvre, / Faisant surgir de ses fissures de
longs et vifs roseaux ; / On entend, tout au fond de son ouverture, un bruit
d’eaux jaillissantes / Et soudain, merveille ! se dresse jusqu’à mi-corps / Un
jeune être aux cornes naissantes couronné de joncs souples / Qui, n’était sa
haute taille et son visage entièrement azuré / Serait Acis ; et c’était bien
Acis, cependant, changé / En fleuve, et ce fleuve a conservé son nom
d’autrefois » (XIII,
882-897, trad. D. Robert).
Gustave Moreau, Galatée, 1880
Mais c’est surtout dans le
mythe du Déluge, universel dans toutes les cultures, que l’eau détruit pour
régénérer un monde corrompu. Ovide en fait un tableau puissant : « L’ordre donné, les fleuves rentrent chez eux, ouvrent toutes les vannes / Et
roulent vers les mers en une course effrénée. / Le dieu a frappé la terre de son
trident ; celle-ci a tremblé / Et la secousse a ouvert aux eaux d’autres
routes. / Les rivières en crue inondent les terres découvertes / Et emportent
avec les récoltes des arbres, des troupeaux, / Des hommes, des sanctuaires et
leurs objets de culte. / Si une habitation est restée debout et a pu résister à
un tel désastre / Sans être renversée, la montée des eaux atteint son sommet / Et
submerge ses pigeonniers qui disparaissent sous la masse. / Il n’y a plus de
différence entre mer et terre : / Tout n’est que mer et la mer elle-même n’a
plus de côtes. / L’un se réfugie sur une colline, un autre, assis dans une
barque / A la coque arrondie, rame à l’endroit où jadis il labourait. / On
navigue au-dessus de ses champs ou sur le toit de sa ferme / Engloutie, on
attrappe un poisson à la cime d’un orme ; / On jette l’ancre, avec un peu de
chance, dans un pré verdoyant, / Ou bien les carènes creuses écrasent les
vignes au-dessous d’elles / Et là où tantôt des chèvres graciles broutaient de
l’herbe / Des phoques maintenant étalent leurs corps difformes. (…) Un loup
nage au milieu de brebis, l’eau roule des lions fauves, / L’eau roule des
tigres ; sa puissance foudroyante ne sert de rien / Au sanglier, non plus qu’au
cerf emporté l’agilité de ses pattes ; / Après avoir longtemps cherché un coin
de terre où se poser, / Un oiseau déboussolé aux ailes fatiguées se laisse
tomber dans la mer. / Un énorme raz de marée recouvre la moindre hauteur / Et
des vagues sans précédent frappent la cime des montagnes. / La majeure partie
des êtres est entraînée par le courant ; faute de vivres, / Ceux que les eaux
ont épargnés finissent par mourir de faim » (I, 281-300 et 304-312, trad. D. Robert).
Mais pour Ovide, le Mal renaît
sous la forme de Python que devra tuer Apollon le dieu-poète et contrairement à
la propagande augustéenne prétendant restaurer l’Age d’Or après le cataclysme
des guerres civiles, ce n’est pas Jupiter/Auguste qui recrée une humanité
nouvelle, c’est un couple de jeunes amoureux, Deucalion et Pyrrha, qui jettent
derrière eux les cailloux qui sont les os de la Terre : Nous sommes tous des
Pierres Vives ! « Ils s’éloignent, se voilent la tête, dénouent leurs tuniques
/ Et suivent l’ordre en lançant les pierres derrière leurs pas. / Ces cailloux
(qui le croirait si la tradition ne l’attestait ?) / Commencent de perdre leur
dureté et leur froideur, / Peu à peu s’amollissent et en s’amollissant prennent
forme. / Une fois développés et devenus beaucoup plus malléables, / Ils offrent
à la vue une forme humaine non encore définie / Mais telle une ébauche à peine
sortie du marbre, / Une sorte de sculpture à l’état brut. / La partie
humidifiée par de la sève et qui était d’essence / Terrestre se transforme en
chair ; / Ce qui était compact et ne pouvait plier donne lieu à des os ; / Quant
aux veines, elles sont sous le même nom conservées Et en très peu de temps, de
par la volonté des dieux, les cailloux / Lancés par les mains de l’homme
deviennent une espèce / Masculine tandis qu’une féminine est créée par le jet
de la femme. / C’est pourquoi nous sommes une race dure, habituée à l’effort / Et
nous montrons clairement le lieu d’où nous venons » (I, 398-415, trad. D. Robert).
© Jean-Luc Ramond
L’eau peut donc faire mourir,
mais pas seulement par un cataclysme. Pour représenter l’irreprésentable, la
dissolution qu’opère la mort, Ovide imagine une métamorphose incroyable : une
femme se pétrifie en rocher emporté par le vent et qui laisse éternellement
couler ses larmes. C’est le sort de Niobé, punie pour s’être vantée d’avoir eu
de plus beaux enfants que Latone, mère de Diane et d’Apollon. “Les larmes sont
la matérialisation de la perte de notre être dans la totale dispersion”
commente magnifiquement Bachelard. « Ayant tout perdu, /
Elle tombe, devant ses fils, ses filles et son époux inanimés, / Glacée par la
douleur ; pas un de ses cheveux ne bouge, / Son visage est exsangue, ses yeux
demeurent fixes / Sous ses paupières Lourdes, elle n’est qu’une image sans vie.
/ Sa langue même à l’intérieur de son palais durci / Se fige, et aucun mouvement
n’agite plus ses veines ; / Ni son cou ne fléchit, ni ses bras ne remuent, ni
ses pieds / Ne peuvent avancer ; elle est pétrifiée jusque dans ses entrailles.
/ Et pourtant elle pleure, et prise dans le tourbillon d’un vent violent, / Elle
est portée dans sa patrie ; là, au sommet d’un mont fixée, / Elle se liquéfie,
et le marbre laisse toujours couler ses larmes (VI, 301-312, trad. D. Robert).
De même assistons-nous, en un
douloureux ralenti, à la liquéfaction de Cyané, nymphe d’un étang, qui a voulu
s’opposer au rapt de Proserpine par Pluton. « Sans un mot, elle fond en larmes / Et dans ces eaux dont elle était jadis
la grande divinité, / Elle se dilue. On pourrait voir ses membres se
fluidifier, / Ses os se tordre, ses ongles perdre leur dureté ; / Les parties
qui se liquéfient les premières sont les plus fines : / Ses cheveux d’azur, ses
doigts, ses jambes et ses pieds ; / Rapide, en effet, est la transformation des
membres frêles / En eaux glacées. Puis, ce sont ses épaules, son dos, ses
hanches / Et sa poitrine qui se désagrègent en minces filets d’eau. / Enfin,
une lymphe coule, à la place de son sang vif, dans ses veines / Malades, et
d’elle il ne reste rien que l’on puisse saisir. (V, 427-437, trad. D. Robert).
lundi 8 janvier 2018
J-3
N'oubliez pas !
C'est jeudi prochain, 11 janvier, que la librairie Ombres Blanches, en relation avec l'ARTELA (Association de la Région Toulousaine pour l’Enseignement des Langues Anciennes) accueille Marie Cosnay, la récente traductrice des Métamorphoses aux éditions de l'Ogre !
https://www.ombres-blanches.fr/les-rencontres/rencontre/event/marie-cosnay/les-metamorphoses-dovide/9791093606996/1/2018//livre///9791093606996.html
Librairie Ombres Blanches
Salle de conférences
3 rue Mirepoix
31000 Toulouse
18h-20h
dimanche 7 janvier 2018
Que d'eau ! Que d'eau ! (I)
Nous pourrions nous exclamer ainsi vu les trombes qui s'abattent du ciel, vu le niveau des cours d'eau qui ne cesse de monter, vu les vagues qui submergent nos côtes...
Et pourtant, je me propose d'en rajouter en vous faisant partager le texte de la conférence que René Mouraud a prononcée 2013 dans le cadre du IXe printemps de l'Antiquité en Bretagne (ARELA), dont le thème était "L'eau, source de vie, source de mythes".
Un grand merci à René, qui nous fait l'amitié de nous communiquer le fruit de son travail !
HISTOIRES
D’EAU
L’IMAGINAIRE DE L’EAU
DANS LES METAMORPHOSES D’OVIDE
L’EAU, MATRICE ET TOMBEAU
Notre expérience première nous
en persuade aisément : c’est la même eau qui donne la vie et qui noie. Elle
nous questionne sur l’origine et la fin de toute existence et en cela, on peut
dire paradoxalement qu’elle est à la fois matrice et tombeau.
L’eau primordiale
Matière indifférenciée de
toutes les formes possibles, peut-être parce qu’elle n’a pas de forme propre
mais qu’elle peut prendre celle de tous les récipients qui la contiennent,
l’eau apparaît dès l’abord comme l’élément primordial entre tous, porteur des
naissances et des dissolutions dont le cycle se poursuit sans interruption :
elle est donc liée par nature à la métamorphose. C’était ce que disaient déjà les
mythes anciens bien avant que nous sachions que c’est dans l’eau de mer qu’est
née la première forme de vie, que le
liquide amniotique qui nourrit l’enfant dans le ventre de sa mère en est
chimiquement proche et que notre corps est fait à 80% d’eau. Chez les Grecs, le
monde naît des eaux, matrice première de toutes les formes à venir, figurées
par d’étranges créatures marines, masculines et féminines qui se renouvellent
sans cesse comme les vagues. Le couple primordial c’est Okéanos, fleuve
tumultueux et sans rives, lié inséparablement à Téthys, la Mèr(e) universelle.
Ovide a retenu deux figures de l’eau archaïque directement liées à la métamorphose.
La première est celle de
Protée, “le vieux de la mer”, qui prend toutes les formes possibles pour éviter
de dire ce qu’il sait des secrets de la vie. « Il y a des corps, / Qui, ayant changé une fois de forme, sont
restés ainsi métamorphosés ; / Il en est d’autres qui eurent le droit de
revêtir plusieurs images, / Comme toi, Protée, habitant de la mer qui embrasses
la terre. / On t’a vu ainsi tantôt jeune homme, tantôt lion, / Tel jour
sanglier furieux, tel autre serpent que l’on avait peur / De toucher, ou encore
taureau muni de cornes ; / On a pu te voir souvent sous l’aspect d’une pierre,
souvent aussi d’un arbre ; / Prenant l’allure parfois des eaux limpides, tu
étais fleuve, / Et d’autres fois tu étais feu opposé à l’eau » (VIII,
728-737, trad. D. Robert).
La deuxième est celle de la
Néréide Thétis, fille d’Okéanos, forcée d’épouser le mortel Pélée qui veut lui
ravir son pouvoir de fécondité. Elle change éperdument de formes pour échapper
à ses avances : « Tu venais souvent, Thétis, dans une grotte, / Nue, chevauchant un dauphin
que tu tenais en bride. / C’est là que Pélée te surprit alors que, cédant au
sommeil, / Tu t’y étais couchée et comme, mise à l’épreuve, tu repoussais ses
avances, / Nouant ses deux bras autour de ton cou il s’apprêta à te violer. / Si
tu n’avais pas eu recours, par des transformations nombreuses, / A tes
artifices habituels, il serait hardiment parvenu à ses fins. / Mais tu étais un
oiseau, et il emprisonnait l’oiseau, / Ou bien un arbre imposant, et Pélée se
collait à cet arbre. / Ta troisième forme fut celle d’une tigresse tachetée :
effrayé, / Le fils d’Eaque détacha ses bras de ton corps » (XI, 235-246, trad. D. Robert).
Protée lui conseille de
l’enserrer dans un filet. De la réussite de cette deuxième tentative naîtra
Achille, le héros de l’Iliade. On sait que Thétis voudra lui conférer l’immortalité en le trempant
dans l’eau du Styx, le fleuve des Morts, sauf le talon…
On sait par ailleurs que
Vénus, déesse du Désir, est “née de l’écume” de la mer (Aphrodite en grec) ou
plutôt du sperme et du sang d’Ouranos, tombés dans la mer après que Cronos eut
émasculé son père. C’est moins gracieux que la coquille de Botticelli… mais très
parlant !
Sandro Botticelli, La naissance de Vénus, vers 1484-1485
La puissance créatrice de
l’eau se renforce de l’énergie des autres éléments, la terre, l’air et surtout
le feu. Après le Déluge, la chaleur du soleil engendre toutes sortes de créatures,
même les pires, comme le serpent Python : « La terre
enfanta spontanément les autres animaux sous des formes / Diverses, après que
l’eau restante se fut réchauffée / Aux rayons du soleil, qu’une forte chaleur
eut accru le volume / Des marais humides et limoneux puis que des germes
fertile, / Nourris par un sol vivifiant, eurent, comme dans le ventre d’une
mère, / Grandi, se transformant avec le temps. (…) Et de fait, quand humidité
et chaleur s’équilibrent, il y a / Fécondation et c’est d’elles deux que tout
naît ; / Car bien que le feu soit en lutte avec l’eau, un air chaud et humide /
Crée la vie et l’harmonie des contraires favorise les naissances. Donc, lorsque
la terre rendue boueuse par le récent déluge / Se fut réchauffée sous l’effet
puissant des rayons du soleil, / Elle donna le jour à d’innombrables espèces,
tantôt reproduisant / Des formes existantes, tantôt créant des prodiges
nouveaux. Et elle t’engendra aussi, certes sans le vouloir, Python énorme : / Serpent
encore inconnu des nouvelles générations, / Tu étais leur terreur tant tu
tenais de place sur les montagnes » (I,
416-421 et 430-440, trad. D. Robert).
Le
feu divin lui-même deviendra eau fertile puisque c’est Jupiter métamorphosé en
pluie d’or qui fécondera la malheureuse prisonnière Danaé. Elle sera de nouveau
enfermée avec son bébé Persée dans un coffre, berceau-cercueil jeté à la mer
qui se révélera finalement salvatrice.
Gravure de Virgil Solis
Cratère Ve s. av. J.-C., musée de Louvre
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