vendredi 19 février 2021

Dans l'atelier du traducteur : Tristesses I, 9, 5-20

J'ai eu le plaisir de participer à la journée d'études organisée le 15 février dernier par Emilie Balavoine et Bénédicte Chachuat, membres du CRATA (Culture, Représentations, Archéologie, Textes Antiques), laboratoire de l'université de Toulouse - Jean Jaurès.

Et c'est pour moi double plaisir que de vous faire partager la communication que j'ai faite à cette occasion.

Bonne lecture...


Dans l’atelier du traducteur

Traduire Ovide aujourd’hui : l’exemple des Tristia, I, 9, 5-20

            J’ai l’intention de vous faire visiter aujourd’hui mon atelier de traduction. Je veux dira par là que je vais vous montrer de quelle façon je m’y suis pris pour traduire quinze vers extraits de l’élégie 9 du livre I des Tristia d’Ovide, traduction qui a été publiée aux éditions Sables en 2017, année où nous commémorions les deux mille ans de la mort du poète.

            Mais avant de vous faire entrer dans l’atelier et le vif du sujet, je voudrais que nous nous attardions quelques instants sur le seuil, le temps que je vous explique les raisons qui m’ont conduit à traduire un recueil de poésie comme je l’ai fait.

            Je pouvais choisir de le traduire en vers régulier, en prose ou en vers libre.

            La tendance générale de ces dernières décennies est de traduire la poésie latine en vers, tendance à laquelle les Tristia n'échappent pas : la dernière traduction en prose, celle de Jacques André dans la Collection des Universités de France, remonte à 1968. Les deux traductions qui lui ont succédé sont en vers libre : celle de Danièle Robert, parue en 2006 chez Actes Sud sous le titre de Lettres d’amour, lettres d’exil et regroupant les Héroïdes, les Tristia et les Pontiques, et celle de Marie Darrieussecq, en 2008 chez P.O.L., parue sous le titre de Tristes Pontiques et regroupant les deux recueils d’élégies de l’exil.

 J’optai pour la traduction en vers régulier, non parce que le créneau était libre[1] mais parce que le seul défi que j’avais envie de relever était celui de faire entrer la traduction d’un vers latin dans le moule préétabli d’un vers français.

            Traduire en vers régulier, donc, mais quel mètre choisir ? Ou plutôt, quels mètres choisir, puisqu’il s’agissait de traduire des distiques élégiaques, autrement dit un hexamètre dactylique suivi d’un pentamètre dactylique.

            Il existe une solution, retenue par Olivier Sers, qui consiste à traduire l’hexamètre par un alexandrin et le pentamètre par un décasyllabe[2]. Je l’ai écartée car le moule métrique de douze syllabes me semble trop contraignant pour rendre avec naturel l’hexamètre dactylique[3] ; idem pour le décasyllabe traduisant le pentamètre.

            Je décidai donc de traduire l’hexamètre par un vers de quatorze syllabes et le pentamètre par un vers de douze syllabes, par un alexandrin, si l’on peut légitimement parler d’alexandrin lorsque le vers est dépourvu de rime.

            Cette alternance d’un vers plus long et d’un vers plus court permet de suggérer l’alternance d’un vers de six pieds et d’un vers de cinq pieds, même si le pentamètre n’est pas toujours plus court que l’hexamètre. Par contre, les deux vers français ont chacun un nombre pair de syllabes et présentent de ce fait l’inconvénient de ne pas suggérer la claudication caractéristique du distique. Inconvénient qui peut d’ailleurs être compensé par le fait que le vers de quatorze syllabes se décompose fréquemment en deux hémistiches de sept syllabes, ce qui réintroduit une forme de claudication…

            Restait à traduire, en commençant par le titre, Tristia.

            Une vieille habitude française, qui semble remonter à Étienne-Algay de Martignac, traducteur des Tristia en 1697, veut qu’on traduise par Les Tristes[4].

            Mais l’ancienneté d’une habitude ne suffit pas à la justifier. D’autant plus qu’il y a quelque chose de trompeur dans cette traduction, puisque le pluriel, indistinctement masculin ou féminin, laisse supposer que l’œuvre qui suit est en rapport avec des gens tristes.

            Or Tristia est un adjectif substantivé au neutre pluriel et signifie à proprement parler « choses tristes ». Et lorsque nous lisons dans les Pontiques les mots suivants : cano tristia tristis (III, 9, 35), nous ne sommes pas tentés de traduire autrement que par « triste, je chante mes tristesses ».

J’ai donc traduit « choses tristes » par « Tristesses », tout comme nous traduirions spontanément « choses basses » par « bassesses » ou « choses gentilles » par « gentillesses ». Ce choix est aussi celui d’Antonio Ramirez de Verger, qui intitule sa très récente traduction des Tristia : Tristezas de un exiliado[5]. Je remercie Paul François de me l’avoir signalé.

Mais venons-en à l’essentiel, c’est-à-dire à la nécessité de faire entrer la traduction d’un vers latin dans un moule formel prédéfini, en ayant en outre la prétention de donner à l’ensemble un certain caractère poétique.

Et poussons la porte de l’atelier.

Voici les vers que j’ai retenus, dans le texte de l’édition des Belles Lettres établi par Jacques André (1968). Je vous les propose en latin et en traduction littérale :

donec eris sospes, multos numerabis amicos :                                                        5

Tant que tu seras sain et sauf, tu compteras beaucoup d’amis ;

     tempora si fuerint nubila, solus eris.

     si les temps sont nuageux, tu seras seul.

aspicis ut ueniant ad candida tecta columbae,

Tu vois comme les colombes viennent vers les toits blancs,

     accipiat nullas sordida turris aues.

     Comme une tour sordide n’accueille aucun oiseau.

horrea formicae tendunt ad inania numquam :

Les fourmis ne se dirigent jamais vers des greniers vides :

     nullus ad amissas ibit amicus opes.                                                                                10

     Aucun ami n’ira vers des richesses perdues.

utque comes radios per solis euntibus umbra est,

Et comme l’ombre est une compagne pour ceux qui vont par les rayons du soleil,

     cum latet hic pressus nubibus, illa fugit,

     Quand celui-ci se cache pressé par des nuages, celle-là s’enfuit ;

mobile sic sequitur fortunae lumina uulgus :

De même la foule mobile suit les lumières de la fortune :

     quae simul inducta nube teguntur, abit.

     Aussitôt qu’elles sont recouvertes par un nuage qui s’est étendu, elle part.

haec precor ut semper possint tibi falsa uideri ;                                                     15

Je prie que ces choses-là puissent toujours te sembler fausses ;

     sunt tamen euentu uera fatenda meo.

     Elles doivent pourtant être reconnues vraies du fait de mon sort.

dum stetimus, turbae quantum satis esset, habebat

Tant que nous nous sommes tenu debout, elle avait autant de monde qu’il était suffisant,

     nota quidem, sed non ambitiosa domus.

     Notre maison, connue, certes mais non ambitieuse.

at simul impulsa est, omnes timuere ruinam

Mais dès qu’elle a été ébranlée, tous ont craint sa ruine

     cautaque communi terga dedere fugae.                                                                          20

     Et ont donné leurs dos prudents à la fuite commune.

 

Le texte que nous avons choisi de traduire pour ainsi dire « en direct » commence par un distique fameux, assurément le plus fameux des Tristesses, et qui est passé en proverbe :

donec eris sospes, multos numerabis amicos ;

     tempora si fuerint nubila, solus eris.

            Il présente un mot difficile à traduire, l’adjectif sospes. L’apparat critique signale que les autres manuscrits donnent non pas sospes mais felix, terme dont la traduction aurait été moins problématique : « Tant que tu seras heureux, tu auras beaucoup d’amis ». Mais le texte que nous avons retenu comporte sospes

            L’adjectif signifie, selon Gaffiot, « sauvé, échappé au danger », ce qui est ici gênant puisqu’il s’agit de faire comprendre non que l’on est hors de danger mais que l’on n’a pas encore rencontré de danger. Je résous le problème par une formule qui convient dans les deux cas de figure : « Tant que tout ira bien », et je reporte sur le deuxième hémistiche la mention de la deuxième personne du singulier : « tu compteras beaucoup d’amis », qui correspond à la traduction littérale – toujours la meilleure quand elle n’est pas trop rugueuse pour être retenue.

            Je traduis aussi littéralement la fin du pentamètre : solus eris devient « tu seras seul », en quoi je n’ai pas grand mérite. Mais les choses se compliquent pour ce qui concerne le premier hémistiche du pentamètre : il comporte l’adjectif nubila, qui renvoie au mauvais temps, et le substantif tempora, qui désigne « le temps qui passe » ou « les circonstances ». La métaphore du mauvais temps ne repose donc pas sur les deux mots du syntagme mais sur le seul adjectif. Heureusement, la polysémie du mot « temps » nous permet de résoudre le problème : c’est le temps qui sera nuageux, le temps et rien d’autre. Et comme il me manque une syllabe si je m'en tiens là : "Si le temps est nuageux, tu seras seul", je recourrai à l’une des formules suivantes : « si le temps devient nuageux » ou  « si le temps vient à se couvrir » ou « si le temps vient à se gâter ». Je retiens finalement cette dernière expression : « Si le temps vient à se gâter, tu seras seul ».

            L’hexamètre du deuxième distique pourrait presque se traduire littéralement, puisque « Tu vois comme les colombes viennent vers les toits blancs » comporte 14 syllabes. Mais cela imposerait de prononcer le ‘e’ muet de "colombes" à la césure, ce qui n’est pas du meilleur effet. Inversons la présentation : « Tu vois comme les toits blancs attirent les colombes » (13). Sans perdre en signification, on gagne en concision, à tel point qu’il manque une syllabe… Or, il se trouve que les toits ne sont blancs que parce qu’ils ont été blanchis, pratique à laquelle Columelle invitera dans son De re rustica[6]. Je traduirai donc par « Tu vois comme les toits blanchis attirent les colombes ».

L’interlocuteur d’Ovide est encore invité à voir, de manière antithétique, qu’« une tour sordide n’accueille aucun oiseau ». Ici aussi, j'inverse : « Comme les oiseaux fuient une tour décrépite », et nous avons nos douze syllabes et notre distique :

Tu vois comme les toits blanchis attirent les colombes,

     Comme les oiseaux fuient une tour décrépite.

            Passons des oiseaux aux insectes, pour apprendre que « Les fourmis ne se dirigent jamais vers des greniers vides », ce qui fait quinze syllabes. Nous en perdons une en passant du pluriel au singulier et en déplaçant passer "jamais" de la fin au début, pratiques qui donnent au vers un tour proverbial de bon aloi : « Jamais fourmi ne se dirige vers un grenier vide ».

            Et revenons, avec le pentamètre, aux hommes. La traduction littérale sent son français de version latine : « Aucun ami n’ira vers des richesses perdues ». Ce défaut ne peut disparaître si l’on se contente de retouches de détail : il faut ici garder en tête le sens précis du vers, en particulier l’idée de perte contenue dans amissas opes, et sauter le pas : « Qui a perdu ses biens a perdu ses amis ». Pour être précis, il manque l’idée de mouvement contenue dans le verbe "aller". J’espère compenser ce manque par le surcroît de proverbialité que présente la traduction. Signalons enfin que la reprise en écho du verbe « a perdu » rappelle l’homoiocatarcton amissasamicus ; cet effet n’était pas précisément recherché, mais nous ne lui en voulons pas de s’être présenté…

            Les deux distiques suivants forment un tout et développent une comparaison bien trouvée : d’un côté – celui du comparant – nous avons l’ombre, qui nous suit si nous marchons au soleil, et nous abandonne dans le cas contraire ; de l’autre – celui du comparé – nous avons la foule, qui ne s’attache qu’à une fortune éclatante et se détourne de qui a perdu fortune et éclat.

            Le premier des quatre vers comporte une formule étrange, si on la traduit littéralement : « l’ombre est une compagne », traduction qu’il est facile d’améliorer : il suffit de dire : « l’ombre accompagne », avec pour conséquence que le complément au datif euntibus deviendra COD du verbe accompagner : « Comme l’ombre accompagne… ». Qui, donc, accompagne-t-elle ? « ceux qui vont par les rayons du soleil », autrement dit « celui qui marche au soleil », et non « celui qui va au soleil », traduction qui laisserait croire que la personne en question s’apprête à passer de l’ombre au soleil. Je proposerai donc, pour le v. 11 « Comme l’ombre accompagne celui qui marche au soleil », en étant bien conscient du peu de cas que j’ai fait des rayons…

            Quant au pentamètre, il comporte trop de mots pour que sa traduction soit aisée. Littéralement : « Quand celui-ci (i. e. le soleil) se cache, pressé par des nuages, celle-là (i. e. l’ombre) s’enfuit ». Je choisis de le coordonner à l’hexamètre, et je renonce à traduire le démonstratif illa. Ce qui est ici décrit est le passage de nuages devant le soleil, autrement dit, leur interposition entre le soleil et le passant. Je retiens la notion d’"interposition" et recours au verbe "s’interposer", ce qui donne pour le premier distique :

Comme l’ombre accompagne celui qui marche au soleil

     Et disparaît quand s’interposent des nuages

Traduisons maintenant le distique consacré au comparé. Je renonce à traduire l’adverbe de comparaison monosyllabique sic : il prendrait bien deux syllabes, qu’il soit traduit par « ainsi » ou par « de même ». Quant à la foule, si elle est mobile en latin, elle sera, en français, "versatile" ou, mieux encore du fait de l’élision du "e" muet final, "inconstante" : « une foule inconstante… ». Que fait-elle ? Elle « suit », traduction incontournable de sequitur, « les lumières de la fortune », ce qui fait 16 syllabes ; j’en gagne deux en remplaçant "lumières" par "éclat", et je gagne en fluidité sans perdre en signification. : « Une foule inconstante suit l’éclat de la Fortune ».

Que fait la foule en question lorsque l’éclat disparaît ? Elle fait de même, ce qu’Ovide exprime en deux temps dans son pentamètre, en commençant par faire disparaître les lumières, c'est-à-dire l’éclat, en ces termes : « Aussitôt qu’elles sont recouvertes par un nuage "qui est arrivé" ou "qui s’est étendu"… » Il faut s’attarder sur la traduction de nube inducta. Induco peut signifier "conduire dans", mais aussi "appliquer sur", en particulier chez Tite-Live (I, 29, 4), où il est question d’une inducta nubes, d’un « nuage étendu sur les objets », traduit Gaffiot, ce qui correspond tout à fait à notre situation. Ajoutons que le substantif inductio est employé par Vitruve (X, 3) avec le sens d’« action de déployer des rideaux [pour garantir du soleil] », précise Gaffiot entre crochets. Me voici donc absolument sûr du sens du verbe. Moins de sa traduction… Est-ce qu’un nuage s’étend ou se déploie ? Un nuage passe. Je traduirai donc par « Qu’un nuage vienne à passer… » Reste abit. « Elle part » ? « Qu’un nuage vienne à passer, elle part » ? Il manque une syllabe, facile à trouver : « Qu’un nuage vienne à passer, elle s’en va ».

Le vers suivant (v. 15) se plie assez volontiers à la contrainte des 14 syllabes : la traduction littérale comportait 15 syllabes ; il suffit de remplacer « ces choses-là » par « tout cela » pour gagner une syllabe et obtenir « Je prie que tout cela puisse toujours te sembler faux ». Voilà qui dédommage des longs moments passés ailleurs à se battre contre un vers récalcitrant.

Par contre, le deuxième vers du distique (v. 16) a de quoi inquiéter : il comporte un adjectif verbal, fatenda, et un ablatif de cause, eventu meo, qui disent beaucoup en peu de mots. Commençons par l’adjectif verbal. Si certaines choses sont « devant être reconnues comme vraies » grâce à quelque chose, c’est que la chose en question prouve leur véracité, prouver qu’elles sont vraies. Quelle est la chose en question ? C’est ce qui est arrivé à Ovide. Ce qui est arrivé à Ovide ? En donnant une explication, on trouve parfois une traduction : « Ce qui m’est arrivé prouve que c’est vrai ». Reste à traduire tamen. La traduction la plus courante, « pourtant », est trop longue, et il est difficile de faire plus court. A moins de transformer le contenu logique de « pourtant » en contenu affectif, et de traduire par une interjection : « Ce qui m’est arrivé prouve, hélas ! que c’est vrai ». Au prix de cette transformation, le compte est bon…

Les deux derniers distiques présentent une unité de sens, en rapport avec la chute de la maison d’Ovide, et une unité de difficulté : ils sont tous les deux difficiles à traduire.

Dum stetimus : « Tant que nous nous sommes tenu debout » : deux mots rendus par 7 ; un pied et demi rendu par 10 syllabes. Réservons ce syntagme embarrassant pour plus tard, et commençons par la suite, qui nous apprend que « [s]a maison avait autant de monde qu’il était suffisant » : c’est rugueux, peu clair et nécessite que le sujet du verbe avoir, le mot domus, qui figure à la fin du pentamère suivant, soit traduit sans délai. Cela fait beaucoup de mots pour un seul vers. Il va donc falloir procéder à des choix douloureux. Je propose « ma maison avait son lot de familiers », le mot "lot" traduisant à lui seul quantum satis esset. Peut-être "familiers" suggère-t-il trop d’intimité ; si c’était à refaire, je le remplacerais peut-être par "visiteurs". Quant au problématique dum stetimus, je ne trouve pour le traduire que l’adverbe de temps "naguère", qui renvoie bien à l’époque encore proche où Ovide était en crédit, mais a l’inconvénient de suggérer beaucoup plus qu’il ne dit. Ce sera donc « Naguère ma maison avait son lot de familiers ».

La maison en question est qualifiée de "connue" (nota) et de "non ambitieuse" (non ambitiosa). Ce qui est vrai de la maison l’est sans doute aussi de son propriétaire. Je conserve donc, pour cette métonymie, la première personne du vers précédent, et je traduis par « j’étais connu et je n’en demandais pas plus », si vous m’accordez que ne pas être ambitieux, c’est se contenter de ce qu’on a.

Le dernier distique nous fait assister à la ruine de la maison d’Ovide. Elle a d’abord été ébranlée (impulsa est) » ; pour éviter le trop long « dès qu’elle eut été ébranlée », je traduis la cause par l’effet : « dès qu’elle eut chancelé ». Et, pour traduire omnes, je remplace "tous" par "chacun", qui permet d’atteindre les quatorze syllabes : « chacun a redouté sa ruine », en faisant éviter une diérèse peu satisfaisante «  tous ont redouté sa ru-ine ».

La maison d’Ovide a ensuite été désertée : le pentamètre se charge de nous l’apprendre de façon imagée, à l’aide de l’expression terga fugae dare, « donner son dos à la fuite », variante du terga vertere des champs de bataille et des précis de grammaire. Le dos que chacun "a donné à la fuite" – nous dirons a "tourné pour s’enfuir" – est qualifié de "prudent". Nous ne maintenons pas l’hypallage et remplaçons l’adjectif par l’adverbe "prudemment". Quant à l’adjectif communi, s’il peut facilement qualifier la fuite que tous prennent ensemble, il peut difficilement qualifier celle que chacun prend en particulier. Puisque donc, "chacun" ne peut fuir "ensemble", tenons-nous en, pour le dernier vers, à « et m’a tourné le dos pour s’enfuir prudemment », qui, heureux hasard, fait précisément ses douze syllabes.

Voici donc le résultat :

Tant que tout ira bien, tu compteras beaucoup d’amis :

     Si le temps vient à se gâter, tu seras seul.

Tu vois comme les toits blanchis attirent les colombes,

     Comme les oiseaux fuient une tour décrépite.

Jamais fourmi ne se dirige vers un grenier vide ;

     Qui a perdu ses biens a perdu ses amis.

Comme l’ombre accompagne celui qui marche au soleil

     Et disparaît quand s’interposent des nuages,

Une foule inconstante suit l’éclat de la Fortune ;

     Qu’un nuage vienne à passer, elle s’en va.

Je prie que tout cela puisse toujours te sembler faux ;

     Ce qui m’est arrivé prouve, hélas ! que c’est vrai.

Naguère ma maison avait son lot de familiers ;

     J’étais connu et je n’en demandais pas plus.

Dès qu’elle eut chancelé, chacun a redouté sa ruine

     Et m’a tourné le dos pour s’enfuir prudemment.



[1] Olivier Sers a traduit les Métamorphoses en 2009,  les Amours, l’Art d'aimer, les Remèdes à l'amour sous le titre De l'Amour en 2016, et le Contre Ibis en 2017, le tout aux éditions des Belles Lettres, collection Classiques en poche. Il n’a pas encore traduit les poèmes de l’exil.

[2] Olivier Sers a traduit les œuvres érotiques d’Ovide (les Amours, l’Art d’aimer et les Remèdes à l’amour), et le Contre Ibis, pour s’en tenir aux œuvres écrites en hexamètres dactyliques.

[3] Bernard Combeaud évoque beaucoup mieux que je ne le fais ce problème dans la préface de sa traduction des œuvres d’Ausone. Il écrit, entre autres, la chose suivante : « Il est strictement impossible de rendre vers pour vers si l’on adopte l’alexandrin, toujours trop court (ou presque), même pour des vers sémantiquement assez peu denses. A cela, deux remèdes, pires que le mal, et dont pas un ne vaut mieux que l’autre : ne pas traduire tous les mots, ou multiplier les vers pour que tout rentre, mais on est alors obligé de cheviller à l’inverse pour combler les manques inévitables de matière : un hexamètre ne peut jamais suffire à remplir deux alexandrins. » (Bernard Combeaud, Ausone de Bordeaux- oeuvres complètes, 2010, p. 30).

[4] - Jean Binard, Les Regrets, Sara, 1625

- Étienne-Algay de Martignac, Les Tristes, 1697

- Jean-Marin de Kervillars, Les Élégies d’Ovide pendant son exil, 1723/1738/n. éd. 1756/1799

- Armand-Balthasard Vernadé, Théodose Burette, Les Tristes, coll. Panckouke, Garnier frères, 1834

- Charles Nisard, Les Tristes, Dubochet, Le Chevalier & Garnier frères, 1838/1843/1850/1861/1864/1869/1876/1881

- A.-B. Vernadé, Th. Burette, revu par Émile Pessonneaux, Les Tristes, Garnier frères, 1861, 1867

- Émile Ripert, Les Tristes, Garnier frères, 1957

- Jacques André, Tristes, Les Belles Lettres, « Budé », 1968

- Dominique Poirel, Les Tristes, La Différence, 1989

- Chantal Labre, L’Exil et le Salut, Arléa, 1998

- Danièle Robert, in Lettres d’amour, Lettres d’exil, Actes Sud, 2006

- Marie Darrieussecq, Tristes Pontiques, P.O.L, 2008

- Jean-Luc Lévrier, Tristesses, Sables, 2017

Liste établie par Odile Gannier. ” Lettres d’exil: un long chemin des Tristes et des Pontiques, d’Ovide à Marie Darrieussecq ”. Loxias-colloques, 2019.

https://www.researchgate.net/publication/335600518_Lettres_d%27exil_un_long_chemin_des_Tristes_et_des_Pontiques_d%27Ovide_a_Marie_Darrieussecq

[5] Antonio Ramirez de Verger, Ovidio, Tristezas de un exiliad, edición bilingüe, ediciones Cátedra, 2020, 752 páginas.

[6] De re rustica, 8, 8, 3 : (à propose des colombiers) : Totus autem locus et ipsae columbarum cellae poliri debent albo tectorio, quoniam eo colore praecipue delectantur hoc genus auium (L’endroit tout entier y compris les niches des colombes elles-mêmes doit être enduit de blanc vu que les oiseaux de cette espèce apprécient particulièrement cette couleur).

 

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